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Déchets Montréal et crise urbaine: une ville mise à nu

Chaque printemps, Montréal voit réapparaître les fantômes que l’hiver avait enfouis, mais cette année, la peau de neige fondue révèle plus que des détritus: elle expose un système municipal à bout de souffle. Entre les trottoirs, des sacs éventrés, des matelas gorgés d’eau, des restes de vies abandonnées racontent une autre vérité que celle des communiqués officiels. Cette vérité, c’est l’échec d’une politique d’hygiène construite sur la réaction plutôt que sur la prévention, sur la communication plutôt que sur le soin. «On ramasse toujours trop tard», souffle Malik, éboueur depuis dix ans, qui voit la ville se déliter à hauteur de gants de travail.

Car ces déchets ne sont pas des anomalies: ils sont les symptômes d’un organisme urbain malade. En se promenant à Parc-Extension, Centre-Sud ou Saint-Michel, ce qu’on découvre n’a rien d’un hasard, mais tout d’une cartographie de l’abandon. Les quartiers où s’entassent les déchets sont aussi ceux où les loyers explosent, où les logements insalubres prolifèrent, où les évictions sont devenues un bruit de fond permanent. La crise du logement n’est pas une crise abstraite: elle se matérialise sur le sol en fragments de vie brisée. «Quand t’as plus de place pour vivre, t’as plus de place pour jeter non plus», me confie Sandra, locataire en sursis après un avis de reprise de logement.

Et comme toujours, ce sont les personnes en situation d’itinérance qui servent de boucs émissaires commodes. On punit, on verbalise, on déplace. On les accuse de salir, alors qu’elles survivent dans les interstices d’un système qui refuse de reconnaître leur humanité. La logique punitive se répète: plus de patrouilles, plus d’amendes, plus d’interventions policières, comme si la présence policière pouvait remplacer une politique sociale. «On nous demande de nettoyer autour des campements, mais jamais on nous demande comment éviter qu’ils existent», lâche une éboueuse qui préfère garder l’anonymat.

Le vrai scandale, c’est l’absence de courage politique. Montréal ne manque pas de bras ni de volonté sur le terrain; elle manque d’investissement massif, d’une vision qui reconnaît que la propreté urbaine n’est pas une question esthétique mais un indicateur de justice sociale. Les écologistes de quartier le répètent depuis des années: nettoyer sans loger, sans soigner, sans sécuriser, ce n’est que repousser le problème sous le tapis — ou sous la neige, jusqu’au prochain dégel. Une ville n’est propre que si ses habitants ont les moyens de vivre dignement.

Alors oui, les déchets visibles aujourd’hui révèlent une ville en crise, mais ils révèlent aussi un choix collectif: celui de laisser le marché décider qui a droit à un toit, qui a droit à l’espace public, qui a droit à la dignité. Il est temps de faire l’inverse. D’investir massivement dans le logement social, dans des services d’hygiène solidaires, dans les équipes d’entretien qui connaissent la réalité du terrain. De transformer la colère en action. Montréal mérite mieux que des printemps de honte: elle mérite des printemps de justice.

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