Près de 9 milliards. C’est la facture révisée du chantier informatique confié à Deloitte, soit 5 milliards de plus que les estimations initiales. Ce dérapage n’étonne guère les analystes familiers des partenariats public-privé (PPP) technologiques. Selon les documents budgétaires obtenus, un tiers du montant total se perd dans les frais de gestion, de sous-traitance et de « coordination », dont les justifications précises demeurent floues. Ces marges en cascade – typiques de projets outsourcés massivement – creusent l’écart entre besoins réels des services publics et les coûts exigés par des géants du conseil.
Ce n’est pas la première fois que la commande publique dérape en misant sur l’expertise privée. Le rapport de la Commission Charbonneau, bien qu’orienté sur la construction, révélait déjà des lacunes comparables dans les contrôles et l’évaluation. À Ottawa, le fiasco du système de paie Phénix a coûté plusieurs milliards et traumatisé des dizaines de milliers de fonctionnaires. Chaque fois, la rationalité initiale (efficacité, flexibilité, expertise) cède la place à des logiques de dépendance institutionnelle, où l’administration devient prisonnière de solutions qu’elle ne peut plus corriger elle-même.
Le plus troublant n’est pas la somme, mais qui l’absorbe. Le dépassement de 5 milliards ne tombe pas du ciel : il sera absorbé par une pression accrue sur les impôts ou par des arbitrages budgétaires douloureux. Selon une estimation du CIRANO datant de 2023, chaque milliard de dépassement dans l’appareil gouvernemental équivaut en moyenne à 12 000 $ de dépenses publiques non réalisées dans les secteurs sociaux. En clair, ces milliards-là proviennent d’écoles qu’on ne rénove pas, de logements sociaux repoussés, d’aides aux aînés amputées.
Cette situation met aussi en lumière la fragilité des mécanismes de contrôle. Les contrats signés avec Deloitte reposent sur des clauses d’évaluation partiellement confidentielles. Le Conseil du Trésor agit à la fois comme client et gardien de l’intérêt public, ce qui crée un double rôle difficilement conciliable. L’Assemblée nationale est trop souvent reléguée à commenter les dégâts, faute d’outils pour évaluer les ententes en amont. Le recours à l’expertise indépendante, tel que recommandé par l’OCDE pour ce type de mandat, reste sporadique au Québec.
On peut – et doit – demander des comptes. Mais l’enjeu dépasse ce contrat précis : il faut une révision structurelle de la manière dont l’État externalise ses fonctions stratégiques. Une série de propositions concrètes, dont un registre public des contrats modifiés, une évaluation indépendante des coûts réels et une meilleure formation des équipes internes, pourrait rendre ces projets plus transparents et plus sobres. Car derrière les chiffres, ce sont des choix sociaux qu’on repousse. Et là, les mathématiques ont une morale.





