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Dernier départ ou rêve dérobé ?

Françoise et Michel n’ont jamais mis les pieds au Portugal, mais ils en parlent comme d’un vieux souvenir à réparer. À 74 et 78 ans, ces deux retraités de la Rive-Sud vivent dans un modeste 4½, où trône une valise prête depuis deux ans. L’un rêve des ruelles de Lisbonne, l’autre du vin vert sur un balcon. Mais entre la hausse des loyers, les médicaments non remboursés et la pension figée, leur odyssée reste figée, elle aussi. « Ce n’est pas un caprice, c’est une envie de respirer une dernière fois hors de notre quotidien qui rétrécit », souffle Françoise, les yeux embués.

Le voyage, autrefois rite de passage du troisième âge, est aujourd’hui un luxe inatteignable pour une majorité d’aînés qui peinent déjà à faire l’épicerie. En 2025, le mot retraite semble ironique : l’éloignement des rêves est souvent la première coupure budgétaire. Michel a renoncé à une opération dentaire pour économiser. « On fait des maths au lieu de faire nos valises », résume-t-il. De nombreux septuagénaires témoignent de renoncements silencieux, où le souffle de vie s’étiole au fil des factures. Voyager, pour eux, n’est pas un caprice, mais un baume contre l’effacement.

Cette privation soulève une question plus large : pourquoi le rêve est-il devenu un privilège ? Quand nos sociétés parquent la vieillesse entre les files d’attente et les bulletins médicaux, elles oublient un droit fondamental — celui de continuer à espérer. Alors que les jeunes générations, bien que précarisées, accèdent plus facilement aux auberges du monde grâce au télétravail ou aux plateformes bon marché, les aînés regardent les avions passer seuls depuis le salon. Une fracture invisible se creuse, laissant une amertume intergénérationnelle.

Pourtant, le désir de découverte ne connaît pas de date de péremption. Françoise tient un carnet d’adresses portugaises annoté à la main, « pour quand ce sera possible ». Ce carnet, c’est une carte de survie. Dans ce monde où tout s’achète, même les rêves deviennent soumis à l’inflation. La société actuelle vend le voyage comme une évidence, à condition de céder au culte de la performance. Mais qu’en est-il de ceux qui ont donné quarante ans à la société, et n’ont plus que des miettes avec lesquelles acheter un billet ?

Ces valises pleines mais immobiles racontent bien plus qu’une simple frustration : elles parlent de la dignité qu’on tente de préserver à tout âge. Dans ce grand supermarché du vivant, où le temps libre se marchande, résiste encore un besoin fondamental : celui de se sentir vivant, un dernier frisson de liberté comme testament d’existence. Et peut-être qu’un jour, Françoise et Michel embarqueront enfin. Non pas pour fuir, mais pour affirmer que leurs rêves, eux, ne prennent pas leur retraite.

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