Cinq morts en Russie lors de frappes ukrainiennes par drones : une dépêche parmi tant d’autres dans ce flux quotidien de violence que nous appelons, pudiquement, « actualité internationale ». Mais derrière ce bilan, il y a une géographie du pouvoir qui relie l’enclave de Ceuta aux eaux du détroit d’Ormuz, en passant par les plaines bombardées d’Ukraine. Ces trois noms désignent bien plus que des lieux : ce sont des nœuds de tension où se joue le grand jeu des puissances, celui où les stratégies militaires, énergétiques et migratoires s’entrelacent pour dessiner une carte mondiale de la vulnérabilité.
Ceuta, Ormuz, Ukraine : trois géographies de crise qui obéissent à une logique commune, celle du contrôle des passages. À Ceuta, l’Union européenne érige des barbelés pour repousser des corps qui fuient la misère et les guerres que l’Occident a parfois contribué à nourrir. Dans le détroit d’Ormuz, ce sont 30% du pétrole mondial qui transitent sous la surveillance anxieuse des flottes américaines, iraniennes et saoudiennes. En Ukraine, les frappes de drones dessinent une nouvelle frontière entre l’OTAN et la Russie, transformant des villages en lignes de front. Partout, la même obsession sécuritaire : verrouiller, militariser, sanctionner.
Qui paie réellement le prix de cette instabilité orchestrée ? Certainement pas les décideurs confortablement installés à Washington, Bruxelles ou Moscou. Ce sont les civils ukrainiens qui se terrent dans des sous-sols, les migrants noyés en Méditerranée, les familles iraniennes étranglées par les sanctions économiques. Ce sont aussi les populations du Sud global qui subissent l’inflation alimentaire générée par le blocage des exportations de céréales, ou encore les réfugiés syriens instrumentalisés comme armes diplomatiques entre Ankara et Bruxelles. La géographie de la crise, c’est d’abord celle de l’injustice distribuée.
Pendant ce temps, l’industrie de l’armement prospère. Les contrats se multiplient entre les États-Unis et l’Europe de l’Est, entre la Russie et ses alliés du Sud, entre Israël et les monarchies du Golfe. Selon le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI), les dépenses militaires mondiales ont atteint 2 440 milliards de dollars en 2023, un record. Cette militarisation généralisée ne produit ni paix ni sécurité : elle nourrit l’escalade, verrouille les économies dans une logique de guerre froide 2.0, et détourne des ressources colossales qui pourraient servir à affronter les vraies menaces — climatiques, sanitaires, sociales.
Face à ce chaos systémique, une seule réponse durable : la diplomatie multilatérale et la solidarité transfrontalière. Cela suppose de refuser les logiques binaires (pro-OTAN ou pro-Russie, pro-migrants ou pro-sécurité), de réinvestir dans les mécanismes onusiens paralysés par les vetos des grandes puissances, et de construire des alliances entre sociétés civiles du Nord et du Sud. Comme le rappelait l’ONG International Crisis Group, « la sécurité ne se construit pas aux frontières, mais dans la justice partagée ». Tant que nous laisserons les détroits, les enclaves et les frontières aux mains des seuls intérêts stratégiques, nous continuerons de compter les morts — cinq aujourd’hui, combien demain ?





