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Deux souverainetés, un même territoire

Si la question de l’indépendance québécoise fait un retour timide dans l’espace public, elle tombe désormais sur un rocher que les souverainistes historiques ont souvent contourné : celui des peuples autochtones. Dans une époque où les drapeaux d’identité se multiplient et se recomposent, l’idée d’un Québec souverain unifié semble de moins en moins en phase avec la réalité plurinationale du territoire. L’indépendance, oui, mais pour qui ? Les voix des Premières Nations, longtemps marginalisées dans ce débat, se font aujourd’hui entendre avec clarté : leur souveraineté n’est pas négociable dans un grand projet national qui les absorbe au passage.

Historiquement, le nationalisme québécois a souvent invoqué sa propre oppression pour exiger la libération — sans pour autant accorder la même écoute à celles et ceux pour qui cette oppression est double : coloniale et interne. De la répression des langues autochtones à l’extraction forcée sur leurs terres, les gouvernements successifs — souverainistes ou fédéralistes — ont reproduit un schéma d’effacement. Alors quand des leaders innus ou anishnabés proclament aujourd’hui leur droit à choisir leur avenir, y compris en dehors du Québec indépendant, ce n’est pas une provocation. C’est une affirmation politique mûrie depuis des générations.

Ghislain Picard, chef de l’Assemblée des Premières Nations Québec–Labrador, a récemment martelé que toute discussion sur un pays québécois devra commencer par reconnaître la souveraineté autochtone comme « égale, distincte et préalable ». Un positionnement qui bouleverse les vieilles formules souverainistes, basées sur une définition unique de la nation. Cette fragmentation apparente est en réalité une maturation démocratique : dans un monde post-colonial, l’unité ne peut plus être forcée, elle doit être négociée. Les exemples aborigènes en Australie ou maoris en Aotearoa/Nouvelle-Zélande rappellent à quel point le respect des droits fonciers et politiques premiers est le socle de toute légitimité étatique nouvelle.

Manon Massé, toujours éclaireuse là où d’autres piétinent, l’a bien résumé : « Parler de démocratie sans les Premiers Peuples, c’est parler d’une démocratie incomplète. » Une phrase qui pourrait servir de test de Rorschach politique : les un·es y verront un appel à l’inclusion, les autres une menace à l’intégrité nationale. Mais le vrai défi, c’est de sortir d’un imaginaire jacobin néocolonial pour embrasser une vision en cercles et en dialogues, au-delà des frontières tracées à la règle. Car si l’indépendance québécoise veut s’inscrire dans les luttes internationales pour l’autodétermination, elle ne peut plus ignorer celle qui se joue ici même, sous ses propres bottes.

Ailleurs, des États tentent d’articuler pluralisme et souveraineté : le Chiapas avec les zapatistes, ou la Bolivie de l’ère Morales. Le Québec, laboratoire politique depuis des décennies, pourrait s’inspirer de cet internationalisme démocratique. Refuser un face-à-face stérile entre nation québécoise et nations autochtones, pour penser un futur emboîté, tissé. Une forme de co-souveraineté, audacieuse et désordonnée peut-être, mais infiniment plus juste. Car à l’heure où les cartes du monde se redessinent, celle de ce territoire-ci ne peut plus ignorer les mains qui l’ont tracée bien avant 1534.

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