Justin Trudeau quitte la scène politique en laissant derrière lui ce que la presse nomme un “Sénat plus féminin, plus diversifié” — une formule qui sonne, au premier abord, comme le résumé d’un progrès indiscutable. Et pourtant. Faut-il céder si vite aux séductions de l’image, aux photos officielles désormais bigarrées et féminisées, où la démocratie semble avoir trouvé son miroir? Le danger, justement, réside dans cette illusion de fin de l’histoire, où la diversité devient un alibi confortable pour éviter une remise en question plus radicale des rapports de pouvoir.
Ce Sénat remanié est souvent présenté comme une victoire du féminisme institutionnel. Mais quel féminisme célèbre-t-on exactement? Celui qui accueille des visages féminins dans des structures inchangées, ou celui qui interroge les normes mêmes de ces structures? Car l’égalité véritable ne consiste pas à partager la table du banquet sans remettre en cause qui cuisine, qui sert, et pour quoi faire. Lorsque la parité se fait sans redistribution sociale, elle risque de virer à l’esthétisme politique, vidée de son souffle critique originel.
Par ailleurs, cette mise en scène de la diversité, si elle se limite à sa dimension identitaire, reste compatible avec des politiques économiques conservatrices qui laissent intacte la précarité des classes populaires. Avoir une Sénatrice racisée ne change rien si l’économie continue d’être gérée au profit de la minorité déjà privilégiée. L’éthique démocratique commence là où la diversité ne s’arrête pas aux apparences : dans la transformation des conditions de vie collectives, pas seulement dans la représentation symbolique des élites dirigeantes.
Certaines figures féminines et racisées au Sénat ont certes des parcours inspirants, mais ne nous trompons pas sur la portée de leur présence. L’idée que cette diversité puisse « infuser » une institution figée confond l’inclusion avec le changement réel. Trudeau aura préféré l’image d’un Sénat modernisé à l’ambition d’un Sénat transformé. Et c’est là que réside la vraie subtilité du simulacre : dans sa capacité à faire passer le statu quo pour une métamorphose.
Dans une époque ivre de visibilité, mesurer le progrès démocratique à l’aune de l’apparence est une tentation dangereuse. Reprendre la main sur le sens exige de dépasser la satisfaction de soi. La vraie question, toujours esquivée : à qui profite la diversité quand elle devient vitrine? La démocratie ne gagne rien à ressembler ; elle doit déranger, déplacer les lignes, remettre en cause les hiérarchies. À nous, maintenant, de conserver l’exigence du fond derrière l’écran flatteur de la forme.





