À Kénogami, les travailleurs de l’usine Domtar ne demandent pas la charité : ils exigent que l’État québécois cesse de marchander leur survie. Leurs droits hydroélectriques centenaires, arrachés il y a plus d’un siècle pour alimenter la production de pâte et papier, arrivent à échéance en 2026. Si Québec décide de ne pas les renouveler ou de les vendre au plus offrant sur le marché spéculatif de l’énergie, c’est tout un pan de notre tissu industriel régional qui s’effondre. Pas juste une usine : des familles, des commerces, une communauté entière qui dépend de ces 650 emplois directs et des milliers d’emplois indirects. Pourtant, en pleine campagne électorale, le silence des partis politiques est assourdissant. Comme si sacrifier des travailleurs au nom de la « rentabilité » était devenu une fatalité acceptée.
Ce que les élites politiques et économiques refusent de comprendre, c’est que l’hydroélectricité québécoise n’est pas une marchandise comme une autre : c’est un levier collectif, un bien commun construit par nos ancêtres pour garantir notre souveraineté énergétique et productive. Quand on parle de « perdre » ces droits, on parle en réalité de les arracher aux travailleurs pour les redistribuer à des acteurs privés ou à des projets de « transition verte » qui profitent davantage aux multinationales qu’aux communautés. L’ironie cruelle, c’est que pendant qu’on laisse mourir des usines qui emploient des milliers de personnes, on subventionne grassement des mégaprojets miniers énergivores pilotés par des géants étrangers. La transition juste, elle commence par défendre ceux et celles qui produisent ici, avec nos ressources, depuis des générations.
Les syndicalistes de Kénogami ont raison d’être en colère : leur combat n’est pas qu’une lutte salariale, c’est une bataille pour la dignité et pour une vision alternative du développement économique. Pourquoi l’État québécois ne pourrait-il pas garantir ces droits hydroélectriques en échange d’engagements environnementaux et sociaux contraignants ? Pourquoi ne pas transformer cette usine en modèle de production écologique, en y intégrant des technologies de recyclage, en réduisant son empreinte carbone, tout en maintenant l’emploi ? Parce que la logique dominante reste celle du profit maximum et de la concurrence internationale, même si elle broie des vies au passage. Les travailleurs deviennent des variables d’ajustement dans un grand jeu économique qu’ils n’ont jamais choisi de jouer.
Ce dossier révèle aussi l’hypocrisie des discours sur la souveraineté énergétique et la relocalisation industrielle. Oui, on veut produire des batteries, des éoliennes, des panneaux solaires. Mais à quel prix, et pour qui ? Si on laisse tomber nos usines de transformation de ressources naturelles au nom d’une « modernisation » floue, on reproduit exactement les mêmes erreurs que lors de la désindustrialisation des années 1980 et 1990. On exporte nos matières premières brutes, on importe des produits finis, et on se retrouve piégés dans une dépendance économique néocoloniale. Kénogami, c’est un test : soit on défend une vision éco-socialiste de la production locale contrôlée par les travailleurs et les communautés, soit on accepte de devenir un réservoir de ressources pour les géants du capital vert.
Les partis politiques doivent être sommés de se positionner clairement avant le scrutin : allez-vous garantir le renouvellement des droits hydroélectriques de Kénogami, oui ou non ? Allez-vous conditionner l’accès à l’énergie publique à des critères sociaux et environnementaux stricts, ou allez-vous continuer à brader notre patrimoine collectif ? Parce que les travailleurs de Kénogami, eux, ne peuvent pas attendre que les élus se réveillent après les élections. Leur message est clair : « Si on les perd, on meurt. » C’est le moment de choisir entre la logique marchande qui tue nos régions, et une véritable transition juste qui met les travailleurs et les communautés au cœur des décisions. Le Québec a les moyens de ses ambitions. Reste à savoir s’il a encore le courage politique de les défendre.





