MayaLefebvre_2026-06-14_emprunter_devient

Endettement pour survivre au Québec : la crise invisible

Dans son trois et demi de Hochelaga-Maisonneuve, Valérie ferme les yeux quelques secondes avant d’ouvrir l’application de sa banque. Mère monoparentale de deux enfants, elle sait déjà ce qu’elle y trouvera : un solde négatif et une marge de crédit qui frôle dangereusement sa limite. « Je n’ai jamais pensé que j’en arriverais là, emprunter pour acheter du lait et des céréales », confie-t-elle, la voix tremblante. Ce n’est pas de l’irresponsabilité, c’est la réalité crue de milliers de Québécois qui s’endettent aujourd’hui pour payer l’essentiel. Les chiffres d’insolvabilité atteignent des sommets historiques, mais derrière ces statistiques froides se cachent des histoires de dignité brisée et de choix impossibles.

À soixante-huit ans, Roger vit seul dans un petit logement de Drummondville. Ancien menuisier, sa pension suffit à peine à couvrir son loyer qui a augmenté de cent cinquante dollars l’an dernier. « Entre mes médicaments pour le cœur et la facture d’épicerie, il faut choisir », explique-t-il en montrant ses relevés de carte de crédit accumulés sur la table de cuisine. L’hiver dernier, il a baissé le chauffage à seize degrés pour économiser. Maintenant, il utilise sa carte pour payer ses courses, sachant très bien qu’il ne pourra jamais rembourser. « Je me sens comme un voleur, mais qu’est-ce que je suis censé faire ? Mourir de faim ou de froid ? » Cette culpabilité, Lucie Beauchamp, intervenante à la Maison d’entraide de Longueuil, la reconnaît immédiatement chez ceux qui poussent sa porte. « Ils arrivent avec une honte immense, comme si c’était leur faute personnelle. Mais c’est le système qui craque. »

Thomas travaille trente heures par semaine dans un café du Plateau et cumule les contrats de livraison le soir. À vingt-neuf ans, il gagne techniquement un revenu, mais rien de stable, rien de prévisible. « Le mois dernier, ma voiture a eu besoin de réparations. J’ai dû emprunter mille dollars sur ma carte de crédit parce que sans auto, je perds mes contrats de livraison. Sans ces contrats, je ne paye pas mon loyer. » Cette spirale, il la décrit comme un étau qui se resserre chaque mois. Entre son loyer de neuf cents dollars pour un studio mal isolé et ses frais de transport, il ne reste presque rien pour la nourriture. « J’ai trente ans bientôt et je vis comme si j’avais dix-huit ans, sauf qu’à dix-huit ans, j’avais de l’espoir. » Son histoire n’est pas unique : les travailleurs précaires forment désormais la majorité des nouveaux cas d’endettement liés aux besoins de base.

Au Centre d’action bénévole de Gatineau, Sophie Langlois voit défiler ces trois profils presque quotidiennement. « Il y a dix ans, on aidait surtout avec des paniers alimentaires d’urgence. Maintenant, les gens arrivent avec des dettes de plusieurs milliers de dollars contractées juste pour manger et se loger. » Elle raconte comment une famille a dû choisir entre payer la garderie pour continuer à travailler ou nourrir correctement leurs enfants. « Quand on en arrive à emprunter pour la garderie, il y a quelque chose de fondamentalement brisé dans notre filet social. » Les banques alimentaires débordent, les services communautaires sont saturés, et pendant ce temps, des milliers de personnes s’enfoncent silencieusement dans une dette dont elles ne sortiront jamais. L’insolvabilité n’est pas un échec personnel, c’est le symptôme d’une société qui a laissé tomber ses plus vulnérables.

Valérie, Roger et Thomas ne se connaissent pas, mais ils partagent la même fatigue, celle de devoir constamment calculer, rationner, emprunter. « Je veux juste pouvoir acheter un gâteau d’anniversaire pour ma fille sans me demander comment je vais payer l’épicerie du lendemain », murmure Valérie. Cette aspiration toute simple à la normalité, à la dignité, c’est ce que l’endettement leur vole chaque jour. Tant que les loyers continueront d’exploser, que les salaires stagneront et que les programmes sociaux resteront insuffisants, ces histoires se multiplieront. Parce qu’au Québec en 2026, emprunter pour survivre n’est plus l’exception, c’est devenu la norme silencieuse d’une crise qui nous concerne tous.

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