La fuite récente évoquant une hausse significative de l’endettement public dans le budget Carney relance un vieux débat : la dette est-elle un mal en soi, ou seulement un symptôme d’une vision économique absente? La question importe davantage que le chiffre lui-même. Car au-delà des tableaux comptables, ce sont les priorités budgétaires qui révèlent la vraie nature d’un gouvernement : investir sans cap, c’est naviguer à vue avec l’argent public. Le plus grand risque, en ce moment, n’est pas la dette, mais l’absence de stratégie explicite sur qui paie — et pourquoi.
Rappelons que le projet budgétaire présenté par Carney table sur des investissements accélérés en infrastructures numériques et en infrastructures vertes, mais sans lignes précises sur les mécanismes de redistribution, ni sur les mesures fiscales compensatoires. Selon l’estimation centrale, la dette nette fédérale passerait de 44,2 % à 46,8 % du PIB en deux exercices. Ce niveau, bien que soutenable d’un point de vue macroéconomique, reste flou quant à son incidence sur les écarts de richesse ou le financement à moyen terme. Le mutisme sur l’imposition des grandes fortunes ou sur une réforme de la fiscalité des entreprises accentue ce flou stratégique.
À quoi bon emprunter si c’est pour reproduire des logiques d’investissement qui favorisent les entreprises dominantes sans corriger les asymétries du marché du travail? On cherche en vain dans le budget Carney une réflexion courageuse sur la transition juste, pourtant essentielle si l’on veut combiner croissance verte et inclusion sociale. Des exemples ailleurs montrent qu’un autre arbitrage est possible : en Norvège, la révision budgétaire 2024 a introduit une taxe carbone redistributive, et au Chili, le budget participatif 2025 intègre des contributions ciblées des hauts revenus pour financer la santé publique gratuite.
Le Canada, pourtant classé par l’OCDE comme disposant d’un des plus grands espaces budgétaires au sein du G7, semble paralysé par une orthodoxie fiscale qui attend d’avoir réglé les chiffres avant de poser les questions de société. Mais l’enchaînement des crises — inflation, accès au logement, soins chroniquement sous-financés — exige l’inverse : définir des objectifs sociaux collectifs, puis concevoir un financement pérenne, assumé, équitable. Sans vision, l’endettement n’est qu’un report silencieux des déséquilibres actuels sur les générations suivantes.
En fin de compte, la vraie question n’est pas de savoir si le budget Carney est trop dépensier ou trop prudent, mais de reconnaître qu’il manque d’une matrice d’ambition sociale. Endetter passivement, sans dire qui contribuera davantage et dans quel cadre de redistribution, c’est éluder l’essentiel. L’investissement public peut être un levier d’émancipation collective — à condition qu’il ne serve pas seulement à amortir des crises, mais à en prévenir les causes. Pour l’instant, ce budget s’écoute parler d’avenir sans vraiment le dessiner.





