Lorsque Mariam apprend que Québec nomme un « observateur » plutôt qu’une enquête indépendante sur les allégations de profilage racial au SPVM, elle ressent cette lassitude familière. « On nous demande encore de faire confiance à ceux qui nous ont trahis », confie cette mère de trois enfants dont le fils aîné a été interpellé douze fois en deux ans dans Montréal-Nord. Pour elle comme pour des milliers de Montréalaises et Montréalais racisés, cette demi-mesure gouvernementale porte un message clair : vos vies, vos humiliations quotidiennes, vos témoignages répétés ne méritent pas une vraie enquête. Juste un regard extérieur, sans pouvoir, sans contrainte, sans conséquence.
Les organismes communautaires qui accompagnent ces familles depuis des années martèlent la même réalité : la confiance est rompue. Quand un jeune Noir se fait arrêter pour « comportement suspect » alors qu’il attend l’autobus, quand une femme arabe subit des fouilles répétées sans motif valable, quand les données internes du SPVM confirment ce que les quartiers savent déjà, comment croire encore aux solutions internes? Le Centre de recherche-action sur les relations raciales (CRARR) et la Ligue des droits et libertés réclament depuis des mois une enquête avec de vrais pouvoirs d’investigation, menée par des experts indépendants en droits humains. Pas un observateur nommé par le gouvernement, sans mandat contraignant, sans capacité de sanctionner.
Cette stratégie de l’observateur révèle surtout les limites d’un système qui se protège lui-même. Car derrière ce choix politique se cache une question beaucoup plus dérangeante : celle de l’impunité institutionnelle. Combien de rapports, de dénonciations, de vidéos accablantes faudra-t-il encore avant qu’on reconnaisse que le problème n’est pas individuel mais systémique? Les policiers racistes ne sont pas quelques « pommes pourries », ils évoluent dans une culture organisationnelle qui tolère, voire encourage certaines pratiques discriminatoires. Un observateur peut regarder, documenter, suggérer. Mais sans pouvoir de contraindre, de sanctionner, de transformer, il devient complice du statu quo.
Dans les salles communautaires de Parc-Extension, de Côte-des-Neiges, de Saint-Michel, les intervenantes connaissent par cœur les récits de leurs membres. Elles voient l’anxiété monter chez les adolescents qui apprennent à éviter certains coins de rue, à baisser les yeux, à ne jamais courir même pour attraper l’autobus. Elles consolent les parents épuisés de devoir expliquer à leurs enfants pourquoi la police les traite différemment. « Nous ne demandons pas la lune, nous demandons la dignité », rappelle Bochra Manaï, du Centre culturel algérien. Une enquête indépendante, c’est justement reconnaître cette dignité bafouée, donner aux victimes la parole dans un processus qui les respecte.
Une vraie enquête impliquerait trois piliers essentiels : l’indépendance totale vis-à-vis des corps policiers et du gouvernement, l’expertise en droits humains et en analyse du racisme systémique, et la participation significative des communautés touchées. Elle aurait le pouvoir d’assigner des témoins, d’exiger des documents, de formuler des recommandations contraignantes. Elle créerait un espace où les victimes peuvent témoigner sans crainte, où les données sont analysées rigoureusement, où la vérité devient impossible à ignorer. Parce qu’au fond, c’est exactement ce que redoute le système actuel : que la lumière pleine et entière soit faite sur des décennies de discrimination tolérée. Et que cette lumière oblige enfin à changer, vraiment.





