Hydro-Québec a officiellement commencé à livrer de l’électricité propre vers Boston cette semaine, marquant un jalon important pour son ambitieux projet d’exportation. En surface, cette victoire commerciale illustre le rayonnement du Québec comme producteur d’énergie verte. Pourtant, cette mise en service pose une série de questions sur la cohérence de notre stratégie énergétique, surtout quand on constate l’état de nos propres infrastructures : logements mal isolés, réseaux de transport public vieillissants, et retards persistants dans l’électrification locale.
Selon les données du ministère de l’Énergie, environ 40 % des demeures québécoises construites avant 1980 n’ont jamais fait l’objet de rénovations énergétiques majeures. Résultat : en période de pointe hivernale, la consommation s’emballe et le réseau frôle la surcharge, obligeant Hydro-Québec à lancer des messages d’économie d’énergie – pendant que l’on envoie des électrons vers les États-Unis. Cette contradiction entre ambitions exportatrices et services de base à domicile évoque une stratégie où la rentabilité prime sur l’accessibilité.
Les responsables défendent ces exportations comme nécessaires pour financer la transition énergétique. Les revenus attendus des ententes avec New England Clean Energy Connect sont d’environ 10 milliards sur 25 ans. Mais à qui profitent ces milliards? Une analyse du CIRANO démontre que les investissements d’Hydro-Québec depuis dix ans sont plus concentrés dans la consolidation de lignes à haute tension que dans la bonification du service résidentiel ou l’isolation des bâtiments sociaux et collectifs.
À l’international, certaines juridictions font autrement. La Norvège, par exemple, redistribue une part considérable de ses surplus énergétiques sous forme de fonds souverain, alimentant des programmes d’habitation, de transport et de transition climatique. Le Québec pourrait adopter un modèle similaire, où les revenus d’exportation sont réinjectés directement dans des programmes de rénovation énergétique, d’électrification des transports collectifs et de lutte contre la précarité énergétique. Actuellement, moins de 15 % des revenus d’export d’Hydro-Québec retournent dans des projets à impact direct sur les ménages québécois.
Le paradoxe est donc criant : le Québec brille sur la scène internationale comme un leader de l’énergie propre, mais reste incapable de chauffer correctement ses citoyens les plus vulnérables ou de fournir un métro fiable l’hiver. La fierté énergétique ne peut se bâtir sur un réseau domestique défaillant. Si l’on croit en l’équité énergétique, l’exportation devrait être vue non comme une finalité, mais comme un levier pour bâtir une société plus résiliente et équitable — ici, chez nous, en premier.





