Ruba Ghazal a sonné l’alarme cette semaine, et elle a raison de le faire. La députée de Québec solidaire s’inquiète publiquement de l’influence grandissante d’Éric Duhaime sur Paul St-Pierre Plamondon et, par ricochet, sur l’ensemble du Parlement québécois. Ce n’est pas une simple querelle partisane : c’est le signe d’un glissement idéologique qui devrait tous nous alerter. Quand un tribun d’extrême droite, battu aux urnes mais omniprésent dans les médias, commence à dicter le tempo du débat public, ce ne sont jamais les puissants qui en paient le prix. Ce sont les travailleuses précaires, les personnes migrantes, les femmes, les jeunes qui voient leurs droits rognés au nom d’une supposée « inquiétude identitaire » fabriquée de toutes pièces.
La banalisation des idées d’extrême droite ne se fait jamais par accident. Elle se construit méthodiquement, par petites touches : un chef péquiste qui reprend les cadres rhétoriques de Duhaime sur l’immigration, un débat parlementaire qui glisse vers la peur de l’Autre, des éditorialistes qui trouvent « rafraîchissant » qu’on « ose enfin dire tout haut » ce que certains pensent tout bas. Ce vocabulaire de la transgression cache une vieille recette : détourner la colère légitime envers l’austérité, la crise du logement, l’effondrement des services publics, et la rediriger vers des boucs émissaires commodes. Pendant qu’on discute du « péril woke » ou de la « défense de nos valeurs », les propriétaires immobiliers s’enrichissent, les pétrolières empochent leurs subventions et les salaires stagnent.
Ce qui se joue ici, c’est une mécanique politique bien rodée : transformer l’anxiété sociale en hostilité identitaire. Duhaime excelle dans cet art, et PSPP, en quête de crédibilité électorale, semble prêt à flirter avec ces codes pour grappiller quelques points dans les sondages. Mais chaque concession à cette logique érode un peu plus l’espace du débat démocratique. Chaque fois qu’un leader politique légitime reprend les thèmes de l’extrême droite, il leur offre une tribune, une respectabilité, un passage vers le mainstream. Et quand les médias traditionnels invitent systématiquement Duhaime à commenter l’actualité, ils ne font pas du journalisme : ils font de la promotion gratuite pour une idéologie qui prospère sur la division.
Cette dynamique n’est pas déconnectée de la concentration du pouvoir économique et politique. Pendant que l’attention publique est captée par des fausses querelles culturelles, les vrais leviers de décision restent entre les mains d’une élite qui profite du statu quo. L’affaiblissement du collectif, du syndicalisme, des services publics, de la solidarité entre classes et entre communautés : voilà le terrain fertile sur lequel poussent les discours autoritaires et xénophobes. Ce n’est pas un hasard si l’extrême droite monte partout où les politiques néolibérales ont détruit les filets sociaux. Le repli identitaire remplit le vide laissé par l’abandon du projet collectif.
Face à cette offensive, il faut une réponse claire et combative, pas des faux équilibres médiatiques qui mettent sur le même plan racisme et antiracisme, solidarité et exclusion. Ruba Ghazal fait son travail en nommant le danger. À nous maintenant de refuser la normalisation, de défendre sans compromis l’égalité, la justice sociale et l’accueil. L’extrême droite ne mérite ni complaisance ni tribune : elle mérite d’être confrontée, déconstruite, repoussée. Parce que derrière les slogans identitaires se cache toujours la même vieille violence : celle qui protège les privilèges en désignant les plus vulnérables comme ennemis.





