Près de 85 000 aînés se sont retrouvés privés de leur pension de Sécurité de la vieillesse, victimes collatérales d’un projet technologique bâclé et coûteux. Le gouvernement fédéral a misé sur Cúram, un logiciel acheté auprès de l’entreprise américaine IBM pour moderniser son système de prestations. Résultat? Des retards, des erreurs de traitement et un système incapable de livrer l’essentiel. La facture de ce fiasco avoisine les 400 millions, selon des documents budgétaires internes, pour un rendement qui pose une question simple : comment en est-on arrivé là?
Le cas de Cúram révèle un problème bien plus large que la simple défaillance d’un logiciel : la dépendance chronique de l’État à l’externalisation technologique. En confiant à des firmes privées la gestion de systèmes aussi sensibles que ceux des pensions publiques, le gouvernement perd le contrôle sur l’expertise interne, les délais, et même la compréhension de ses propres processus. Or, lorsqu’un système foire, comme ici, ce sont des populations déjà vulnérabilisées — des aînés à faibles revenus — qui en paient le prix. Cela confirme une réalité : déléguer ne signifie pas abdiquer les responsabilités publiques.
Ces erreurs sont aussi des échecs de gouvernance. Ottawa a multiplié les contrats sans garde-fous sérieux, souvent octroyés sans appel d’offres compétitif ni stratégie de gestion des risques. Le Bureau de la Vérificatrice générale a sonné l’alarme à plusieurs reprises sur la croissance incontrôlée des dépenses en sous-traitance informatique, mais sans effet durable. Dans le cas de Cúram, l’absence de mécanismes de redevabilité — ni audit indépendant, ni pénalité contractuelle automatique en cas de performance déficiente — a permis à un édifice inefficace de prendre racine.
Ce qui frappe, c’est le manque d’apprentissage collectif. Ce n’est pas la première fois que d’importants systèmes informatiques publics déraillent — pensons à Phénix pour la paie des fonctionnaires. Chaque incident coûte des millions, génère de la souffrance humaine et ne semble pas provoquer de réforme systémique. Le danger est de voir la fonction publique s’habituer à l’échec technologique comme à une fatalité bureaucratique. Mais il est encore temps de corriger le tir.
Des solutions concrètes existent : la mise en place d’un audit indépendant du projet Cúram, le renforcement des capacités internes en TI dans les ministères et l’adoption de règles de transparence contractuelle plus strictes. Le public a le droit de savoir où vont ses dollars — et surtout pourquoi un système censé le servir en vient à le trahir. À la croisée des données et de la dignité, il est temps que l’informatique publique redevienne un levier d’efficience et non un énième gouffre financier.





