Pendant que Québec jongle avec ses surplus budgétaires et ses promesses électorales, les municipalités étouffent sous le poids d’une facture qu’elles n’ont jamais signée. Charles Milliard, président de l’Union des municipalités du Québec, vient de lancer un cri d’alarme que personne ne peut plus ignorer : les villes absorbent les coûts explosifs du sous-investissement provincial dans les infrastructures publiques. Aqueduc qui craque, routes qui s’effondrent, bâtiments publics qui tombent en ruine — ce n’est pas de la négligence locale, c’est de l’austérité systémique déguisée en responsabilité municipale. Et qui paie? Les contribuables et les usagers, évidemment, pendant que les gouvernements se félicitent de leurs « bonnes finances ».
L’entretien préventif n’est pas une dépense superflue, c’est une redistribution concrète de la richesse collective vers l’espace public que nous partageons tous. Quand on laisse pourrir une conduite d’eau, c’est la population entière qui subit les bris, les avis d’ébullition, les interruptions de service. Quand on néglige les routes, ce sont les travailleuses et travailleurs municipaux qui se retrouvent à gérer des urgences évitables, dans des conditions dégradées, avec des budgets rachitiques. Cette logique de « patcher » au lieu de prévenir est non seulement économiquement absurde — les réparations d’urgence coûtent trois fois plus cher — mais elle révèle surtout un mépris profond pour la classe ouvrière et les services essentiels.
Derrière chaque chantier municipal, il y a des emplois locaux, des ouvriers et ouvrières qui méritent des conditions de travail décentes et des projets planifiés, pas des urgences improvisées. L’investissement dans les infrastructures publiques, c’est aussi un levier pour créer de l’emploi syndiqué, stable, bien rémunéré. Mais quand les transferts provinciaux stagnent et que les villes doivent choisir entre l’entretien des aqueducs et le déneigement, c’est toute la chaîne qui s’effrite : les travailleuses et travailleurs municipaux se retrouvent en sous-effectif, les projets sont bâclés, et les quartiers les plus pauvres — évidemment — sont les premiers sacrifiés sur l’autel de la « bonne gestion ».
Cette inégalité territoriale n’est pas un accident : elle est le produit d’un système qui permet aux municipalités riches de compenser avec leur assiette fiscale élargie, pendant que les villes plus pauvres crèvent à petit feu. Les cartes montrent l’écart criant de services entre quartiers : à Westmount, les trottoirs sont impeccables; dans l’est de Montréal, les nids-de-poule avalent les voitures. Ce n’est pas une question de compétence municipale, c’est une question de justice fiscale et de transferts équitables. Québec encaisse les taxes, les redevances, les profits des sociétés d’État, puis refuse de financer adéquatement les infrastructures locales. C’est du vol institutionnalisé.
Il est temps d’exiger un pacte national de financement de l’espace public. Pas des programmes électoralistes à la pièce, pas des subventions conditionnelles qui obligent les villes à mendier, mais un engagement structurel, pluriannuel, prévisible, pour que chaque municipalité puisse planifier l’entretien de ses infrastructures sans saigner ses citoyens. Cela passe par une refonte complète du pacte fiscal entre Québec et les municipalités, par un réinvestissement massif dans les services publics, et par une reconnaissance que l’espace public — nos routes, nos parcs, nos aqueducs — est le socle même de notre vie collective. Sinon, on continuera de payer trois fois le prix : une fois en impôts provinciaux, une fois en taxes municipales, et une troisième fois en bris, en urgences et en inégalités.





