On nous avait vendu le rêve d’un Québec où chaque enfant aurait sa place en garderie, où chaque mère pourrait choisir librement de travailler sans sacrifier sa carrière sur l’autel de la reproduction. Vingt-cinq ans après la création du réseau public, ce rêve s’effrite dans les listes d’attente interminables et les courriels de refus automatiques. Aujourd’hui, des dizaines de milliers de familles se heurtent à un mur invisible mais implacable: pas de place en CPE signifie pas de retour au travail, pas d’autonomie financière, pas d’égalité réelle. Et ce sont toujours les mêmes qui paient le prix fort: les mères, surtout celles des quartiers populaires et des régions.
Un organisme communautaire vient de sonner l’alarme en demandant que cette pénurie devienne un enjeu électoral majeur. Leur constat est brutal: le manque chronique de places en garderie n’est pas un simple inconvénient logistique, c’est une violence systémique qui force des milliers de femmes à réduire leurs heures, à refuser des promotions ou carrément à quitter leur emploi. Quand le gouvernement promet l’universalité mais livre des années d’attente, c’est toute l’architecture de l’émancipation économique des femmes qui s’écroule. Les chiffres parlent d’eux-mêmes: près de 50 000 enfants languissent sur des listes d’attente pendant que les promesses électorales s’accumulent comme autant de mensonges bien emballés.
Ce qu’on refuse de nommer, c’est le rapport de force inégal entre les employeurs et les parents-travailleurs. Quand une mère doit expliquer à son patron qu’elle ne peut pas reprendre à temps plein parce qu’elle n’a pas de garderie, elle ne négocie pas à armes égales. Elle subit. Pendant ce temps, les entreprises continuent d’exiger flexibilité et disponibilité totale, sans jamais assumer leur part de responsabilité collective dans la reproduction sociale. Le capitalisme veut des travailleuses dociles et disponibles, mais refuse d’investir dans les infrastructures qui rendraient cette disponibilité possible. C’est l’hypocrisie néolibérale à son sommet.
Les témoignages recueillis par l’organisme sont déchirants: des mères qui pleurent en silence devant leur écran d’ordinateur, calculant combien de mois elles pourront tenir financièrement sans salaire; des familles contraintes de jongler avec des services de garde informels, précaires, parfois dangereux; des carrières brisées avant même d’avoir vraiment commencé. Ce ne sont pas des anecdotes, ce sont des symptômes d’un système qui prétend valoriser l’égalité tout en reproduisant méthodiquement les inégalités de genre. Quand l’État abandonne son rôle redistributeur et émancipateur, ce sont toujours les plus vulnérables qui trinquent.
La question des garderies doit devenir ce qu’elle est vraiment: un enjeu féministe, anticapitaliste, un test de cohérence pour tout parti qui prétend défendre la justice sociale. Pas de vraie égalité sans accès universel et gratuit aux services de garde. Pas de lutte climatique crédible sans reconnaître que les familles écrasées par la précarité n’ont ni le temps ni l’énergie de militer pour l’avenir de la planète. Il faut exiger des comptes, transformer la colère en mobilisation, et rappeler à tous ces politiciens confortables que derrière chaque place manquante en CPE, il y a une vie de femme mise sur pause. Le combat pour les garderies, c’est le combat pour notre autonomie collective.





