Parse-clean-Single-post12.item_.json_.imageName-1-333

Gouvernance numérique et démocratie : la critique de Noémie

Il y a quelque chose de religieux dans notre rapport contemporain au numérique. Non pas une foi éclairée, interrogatrice, qui construisait jadis nos philosophies politiques, mais une soumission paresseuse à l’automatisation, à la solution technique, à l’illusion du sans-friction. Le scandale SAAQclic, loin d’être une simple maladresse technologique, illustre le drame plus profond de notre temps : gouverner n’est plus penser l’intérêt commun, c’est mettre à jour un logiciel.

Ce fiasco numérique n’est pas un bug — c’est un symptôme. Celui d’un renoncement progressif des élites politiques à leur responsabilité démocratique, déléguée à des ingénieurs, des consultants, des interfaces. Les serveurs ont remplacé les forums. Quand une société confond innovation avec progrès, et efficacité avec justice, elle cesse de se demander pourquoi — elle ne veut plus savoir que comment.

Le plus ironique dans cette foi numérique, c’est qu’elle parle au nom de la rationalité. Or, le déploiement de SAAQclic a été tout sauf rationnel : absence d’écoute des usagers, mépris du terrain, confiance délirante envers les fournisseurs privés. On peut sourire (jaune) devant ce techno-entêtement, mais il est fondamentalement un refus du commun, une manière de contourner le désordre démocratique sous prétexte de fonctionnalité.

Il nous faut, d’une certaine manière, réhabiliter l’imperfection politique contre le fantasme d’optimisation permanente. Ce ne sont pas les algorithmes qui doivent orienter nos valeurs, mais bien l’inverse. Trop de gouvernements pensent en flux, dématérialisent les services sans en interroger le sens, ajoutent des couches d’interface là où il faudrait du dialogue. On oublie qu’un citoyen n’est pas un usager et qu’un vote n’est pas un clic.

Le numérique n’a pas à disparaître ; il doit se rendre visible, discuté, critiqué, domestiqué. L’État québécois doit cesser d’y voir une fin et le réintégrer comme un moyen — au service d’un projet politique explicite, assumé. Reprendre le contrôle ne veut pas dire relancer un appel d’offres, mais retrouver la capacité de dire non. Non à l’encodage du monde par d’autres. Non à cette étrange modernité qui, croyant aller plus vite, ne sait plus où elle va.

PARTAGER CET ARTICLE