Quand les cotisations à la CNESST passent de 1,54 $ à 1,71 $ par tranche de 100 $ de masse salariale, le réflexe patronal consiste souvent à crier au scandale. Cette augmentation de 11 % représente concrètement 17 cents additionnels par 100 $ versés en salaires — soit environ 85 $ annuels pour un employé gagnant 50 000 $. Présentée isolément, cette hausse peut sembler abrupte. Mais replacée dans son contexte, elle révèle surtout un rattrapage nécessaire pour financer un régime d’indemnisation et de prévention qui protège des millions de travailleurs québécois. La vraie question n’est pas tant de savoir si cette hausse coûte cher, mais plutôt si elle coûte plus cher que les accidents qu’elle vise à prévenir.
Les données sur les lésions professionnelles au Québec parlent d’elles-mêmes. Selon les données récentes de la CNESST, des dizaines de milliers d’accidents du travail sont acceptés et indemnisés chaque année au Québec, dont plusieurs entraînent des séquelles permanentes ou des décès. Chacune de ces lésions génère des coûts directs — indemnisations, soins, réadaptation — mais aussi indirects : remplacement temporaire, perte de productivité, impact moral dans les équipes. Plusieurs études en santé et sécurité du travail, notamment relayées par l’Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail (IRSST), concluent que les investissements en prévention permettent généralement de réduire de façon significative les coûts associés aux accidents du travail. Mathématiquement, augmenter les cotisations pour renforcer la prévention n’est pas seulement une dépense : c’est aussi un investissement collectif potentiellement rentable.
Il faut aussi comprendre où va réellement cet argent. La CNESST finance trois missions essentielles : l’indemnisation des victimes, la prévention des risques et la réadaptation des personnes accidentées. Une partie du budget sert justement à développer des programmes de formation, des inspections ciblées et des mesures d’accompagnement pour réduire les risques dans les secteurs les plus dangereux — construction, santé, industrie lourde. Cette approche préventive vise à diminuer structurellement le nombre d’accidents graves, ce qui devrait logiquement réduire les pressions futures sur le régime. Considérer cette hausse comme une simple ponction financière, c’est ignorer qu’elle finance directement la sécurité physique et financière de centaines de milliers de travailleurs.
Certes, toutes les entreprises ne sont pas égales face à cette augmentation. Pour une petite PME opérant avec des marges serrées, une hausse de 11 % représente une pression budgétaire réelle qui mérite attention et soutien. Il serait justifié d’envisager des mécanismes d’accompagnement spécifiques pour ces employeurs, notamment via des crédits préventifs ou des mesures conditionnelles à l’adoption de bonnes pratiques. Mais cela ne devrait pas servir d’écran de fumée pour les grands employeurs, souvent mieux capitalisés, qui utilisent le discours de la compétitivité pour éviter d’assumer leurs responsabilités en matière de santé et sécurité. La nuance est possible sans renoncer au principe : protéger les travailleurs n’est pas négociable, peu importe la taille de l’entreprise.
Finalement, cette hausse interroge notre conception collective du partage des coûts. Qui doit payer pour les risques inhérents à certains emplois : la société entière via les impôts et les services publics de santé, ou les entreprises qui bénéficient directement du travail effectué dans ces conditions? La CNESST incarne un compromis historique : les employeurs cotisent en fonction de différents paramètres liés aux risques et à leur secteur d’activité, et en retour, les travailleurs bénéficient d’une couverture sans égard à leur capacité financière personnelle. Remettre en question ce modèle au nom de la compétitivité économique, c’est oublier qu’une main-d’œuvre en santé, protégée et sécurisée constitue un facteur essentiel de productivité durable. La hausse de 11 % n’est pas un scandale : c’est le prix d’une économie qui assume ses responsabilités.





