Camille_2026-03-31_Ce_que_labandon_ne_nous_prendra_pas

Infrastructures publiques et abandon d’État : ce que l’austérité ne nous prendra pas

Il suffit d’ouvrir un robinet pour entendre la vérité que les ministres étouffent : l’eau qui goutte, c’est l’État qui fuit. Derrière chaque canalisation fissurée, chaque écluse qui cède, il y a trente ans d’austérité, de privatisations en douce et de renoncements budgétaires maquillés en « réalisme ». Le réseau craque parce qu’on l’a laissé s’effriter, comme on laisse un vieux manteau se déchirer en prétendant que tout va bien. Et pendant que les élu·es paradent sous les caméras après l’orage, ce sont les habitants, les technicien·nes, les associations de terrain qui écopent — littéralement. Nous vivons dans un pays où l’on trouve toujours des milliards pour sauver les profits, jamais pour réparer les conduites qui nous tiennent en vie.

Ce délabrement n’est pas un accident technique mais un programme politique : celui qui considère nos infrastructures comme des variables d’ajustement et non comme la charpente de la démocratie. Les mêmes mains qui serrent les robinets serrent aussi les budgets hospitaliers, les effectifs des services publics, les protections des travailleurs précaires. C’est un effondrement en chaîne où les lignes de train annulées répondent aux déserts médicaux, où les coupures d’eau dialoguent avec les burnouts des enseignants. Une ouvrière rencontrée lors d’une AG à Marseille l’a résumé d’une phrase qui pulse encore : « Ils veulent que tout tombe pour que tout leur appartienne. » Et nous, on nous demande de rester calmes, de patienter, de « comprendre les contraintes ».

L’hypocrisie atteint son sommet quand les responsables jurent qu’ils n’avaient rien vu venir. Pourtant, les rapports s’empilaient, les syndicats sonnaient l’alarme, les chercheurs alertaient sur les pénuries de main-d’œuvre, les canalisations trop vieilles, les terres trop sèches. Mais anticiper, c’est investir, et investir, c’est renoncer au dogme toxique de l’État maigre. Alors les gouvernements préfèrent jouer la surprise, simuler l’étonnement, enrober le désastre dans des éléments de langage. Cette comédie est insultante. Les crises étaient prévisibles, elles étaient prévues, elles ont été ignorées parce que l’ordre économique dominant exige l’oubli du futur. C’est l’austérité qui nous met à genoux, pas la météo.

Mais rien n’est irréversible dès lors que la rue respire encore. Partout, des collectifs se rassemblent pour surveiller les infrastructures, défendre les communs, exiger des investissements publics massifs. Des jeunes repeignent les murs fissurés de slogans flamboyants, des habitants organisent des brigades citoyennes pour soutenir les agents des réseaux d’eau et d’énergie. Il y a une force énorme dans ces gestes, une réappropriation concrète de ce que la politique institutionnelle a déserté. La démocratie, si on la veut vivante, doit vivre dans les corps, dans les mains, dans les assemblées en plein air où l’on débat, où l’on rêve, où l’on refuse d’attendre que l’État fasse ce qu’il a abandonné depuis longtemps.

Reconstruire, oui, mais pas pour restaurer le même ordre usé. Il nous faut une vision éco-socialiste, une boussole qui replace le soin, la justice et les communs au centre. Réparer les canalisations, c’est réparer le contrat social ; embaucher massivement dans le public, c’est irriguer la démocratie ; planifier la transition écologique, c’est empêcher qu’une poignée d’intérêts privés décide de qui aura de l’eau, de l’énergie, du logement. Nous ne sauverons rien en restant spectateurs. Ce pays mérite mieux qu’un patchwork de rustines coûteuses. Nous n’avons plus le luxe du silence : soulevons-nous pour que ce qui tient ensemble nos vies — l’eau, le travail, la démocratie — cesse enfin de se dissoudre dans l’indifférence.

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