Un homme est mort seul dans les rues de Granby en octobre 2026. Pas d’une fatalité, pas d’un accident météorologique, mais d’un choix politique parfaitement évitable. Sa sœur l’a dit sans détour : le seul centre de répit de la ville avait fermé ses portes pendant un mois entier, le laissant sans abri alors que les nuits fraîchissaient. Cette fermeture administrative, présentée comme une pause technique ou budgétaire, a créé un vide létal. Ce n’est pas une tragédie, c’est un meurtre par négligence systémique. Quand on retire le dernier filet sous quelqu’un qui marche sur un fil, on sait très bien ce qui va arriver.
L’itinérance n’apparaît jamais d’un coup : c’est une cascade de ruptures que notre société organise méthodiquement. D’abord, un logement abordable devient inaccessible parce que les propriétaires préfèrent les rénovictions et les profits. Ensuite, les services de santé mentale et de toxicomanie sont sous-financés au point de renvoyer les gens vers la rue. Puis, les refuges temporaires ferment faute de subventions stables, comme ce fut le cas à Granby. Chaque maillon qui cède pousse des êtres humains un peu plus loin dans la précarité, jusqu’à ce que l’hiver, la maladie ou la violence les emporte. Ce n’est pas un bug du système : c’est une fonctionnalité du capitalisme néolibéral qui abandonne ceux qui ne rapportent rien.
Les intervenants communautaires crient depuis des années qu’ils font « plus avec moins », une expression devenue mantra mortifère de l’austérité. À Granby comme partout au Québec, on leur demande de gérer la misère avec des budgets qui fondent, des équipes épuisées, des locaux insalubres. Pendant ce temps, les gouvernements claironnent leurs budgets d’infrastructure en béton, mais refusent d’investir dans l’infrastructure la plus essentielle : la solidarité humaine. Les organismes ferment temporairement « pour se réorganiser », traduisez : pour survivre sans moyens. Et pendant ces fermetures, des gens meurent. Les proches, eux, restent avec la douleur et la colère de savoir que cette mort aurait pu être évitée si quelqu’un, quelque part, avait décidé que leur vie valait le coût d’un lit chaud.
Ce décès à Granby n’est pas un cas isolé, c’est un symptôme d’une crise nationale qu’on refuse de nommer pour ce qu’elle est : une crise de logement doublée d’une épidémie de mortalité évitable chez les personnes marginalisées. Montréal, Québec, Sherbrooke, Trois-Rivières : partout, les morts en situation d’itinérance se multiplient. Selon les données de 2025, la mortalité chez cette population a bondi de 40 % en cinq ans. On parle de pneumonies, d’overdoses, de complications évitables si seulement un toit, un repas, une présence humaine avaient été là. Mais le marché immobilier carbure à la spéculation, les loyers explosent, et les plus vulnérables deviennent des statistiques dans des rapports que personne ne lit vraiment.
Il est temps de comprendre que la solidarité n’est pas un luxe émotionnel, c’est une infrastructure vitale. Chaque centre de répit, chaque travailleur de rue, chaque organisme communautaire est un pilier qui tient debout une société que le capitalisme s’acharne à démolir. Fermer un refuge, couper un budget, ignorer un cri d’alarme, c’est saborder cette infrastructure. La sœur de cet homme a raison de dénoncer, les intervenants ont raison de réclamer, et nous avons tous le devoir de transformer cette colère en action. Finançons massivement le communautaire, construisons du logement social, arrêtons de traiter l’itinérance comme une gestion de crise et commençons à la voir pour ce qu’elle est : une injustice que nous avons le pouvoir de défaire.





