Elles dorment dans des portiques d’église, dans des voitures stationnées derrière des entrepôts, sur des sofas toxiques chez des connaissances dangereuses. L’itinérance féminine au Québec n’a pas le visage barbu qu’on voit Place Émilie-Gamelin : elle se cache, elle se camoufle, elle survit dans l’angle mort de notre contrat social en décomposition. Pourtant, les chiffres crient l’urgence. Les refuges débordent, les listes d’attente s’allongent, et des femmes enceintes accouchent sans domicile fixe pendant que les promoteurs immobiliers érigent des tours de condos vides. Cette invisibilité n’est pas accidentelle : elle est structurelle, genrée, politique.
Les causes de cette catastrophe sociale portent des noms précis : loyers qui ont explosé de 30 à 50% en cinq ans dans les grandes villes québécoises, parc de logements sociaux squelettique (à peine 6% du stock résidentiel), violence conjugale qui pousse des milliers de femmes à fuir sans filet de sécurité, déserts en santé mentale où attendre un suivi peut prendre deux ans. Ajoutez la précarité d’emploi endémique chez les travailleuses racisées et jeunes, les sorties précipitées de centres jeunesse ou d’hôpitaux psychiatriques sans plan de suivi, et vous obtenez une machine à broyer les plus vulnérables. Ce n’est pas une crise du logement : c’est un système économique qui a fait du toit au-dessus de nos têtes une marchandise spéculative.
Sur le terrain, les intervenantes communautaires témoignent d’une méfiance viscérale envers les institutions. Quand l’aide arrive après des mois d’attente, accompagnée de jugements moralisateurs ou de formulaires kafkaïens, elle perd toute légitimité. « Elles nous disent qu’elles ont demandé de l’aide quand elles en avaient encore la force, raconte une travailleuse de rue montréalaise. Quand personne n’est venu, elles ont appris à ne compter que sur elles-mêmes. » Cette rupture du lien social n’est pas un échec individuel, c’est l’effondrement programmé d’un État-providence sacrifié sur l’autel de l’austérité et du profit privé.
La situation des femmes enceintes en situation d’itinérance révèle l’obscénité de notre inaction collective. Accoucher sans adresse, c’est risquer la prématurité, les complications périnatales non détectées, le retrait immédiat du nouveau-né par la DPJ, perpétuant ainsi les traumatismes intergénérationnels. Des organismes comme la Maison Bleue à Montréal tentent de colmater les brèches avec des suivis intégrés, mais leurs ressources sont dérisoires face à l’ampleur du désastre. Pendant ce temps, des bébés naissent dans des refuges d’urgence bondés où les mères partagent une chambre avec trois inconnues, sans intimité ni repos, dans un bruit constant qui empêche tout lien d’attachement sécuritaire.
L’urgence exige des réponses massives, pas des pilotes ou des tables rondes. Il faut un plan de construction de 50 000 logements sociaux immédiatement, des refuges pour femmes dans chaque région avec financement pérenne, des équipes mobiles de proximité qui vont vers les femmes plutôt que d’attendre qu’elles franchissent des portes institutionnelles hostiles, des services intégrés santé-logement-emploi sans jugement ni bureaucratie punitive. Mais surtout, il faut décider collectivement si nous acceptons que des êtres humains dorment dehors dans l’un des pays les plus riches du monde. Chaque nuit qu’une femme passe à la rue pendant que des condos restent vides est une nuit de trop. Le logement n’est pas une marchandise : c’est un droit. Et ce droit, on doit l’arracher, maintenant.





