Devant le refuge de Laval, le froid mord comme une sentence, et pourtant ils attendent. Quinze refus chaque soir — un chiffre qui claque comme une porte au visage, mais derrière chaque chiffre il y a une respiration, une histoire, un corps qui espérait juste ne pas dormir dehors. On parle d’« achalandage », de « pression sur les services », comme si c’étaient les personnes qui débordent, pas les systèmes qui s’effondrent. Mais quand j’écoute celles et ceux qui se tiennent là, dans cette attente gelée, je n’entends pas un problème logistique : j’entends un cri politique.
« On dirait qu’on doit prouver qu’on mérite d’exister », me dit Marc, prénom changé, silhouette imprécise dans la lumière orange des lampadaires. Il n’a pas besoin de détails pour que je comprenne : l’humiliation du refus, la roulette russe des nuits d’hiver, les démarches interminables dictées par un État qui se dit protecteur mais qui délègue la protection aux bénévoles épuisés et aux dons qui s’essoufflent. Dans la file d’attente, on se serre les coudes. La solidarité des oublié·es est souvent plus organisée que celle des institutions censées les soutenir.
La direction du refuge parle de sous‑investissement chronique, et le mot est faible. Les travailleurs et travailleuses du milieu répètent la même chanson depuis des années : plus de demandes, moins de ressources, des bâtiments vieillissants, des équipes à bout. Pendant ce temps, la crise du logement s’étire comme une ombre sur tout le territoire. Les loyers explosent, les rénovictions s’enchaînent, et l’idée même d’un chez‑soi devient un luxe réservé à celles et ceux qui réussissent à ne pas couler dans les fissures du système. L’itinérance n’est pas un accident individuel, c’est une conséquence collective de politiques qui sacrifient les vivants pour apaiser le marché.
Je rencontre aussi des jeunes : dix-neuf, vingt ans, parfois moins. Certain·es ont fui des familles violentes, d’autres ont été expulsé·es de leur logement après un retard de paiement. Une travailleuse du refuge me dit : « On nous demande de colmater une brèche qui traverse tout le système. » Et elle a raison. Le Québec se plaît à dire qu’il lutte contre l’itinérance, mais dans les rues de Laval, je vois surtout un État qui met des pansements sur une hémorragie. On normalise l’urgence permanente. On applaudit les organismes pour leur résilience au lieu de financer leur capacité d’exister pleinement. On fait de la survie un modèle de gestion.
Alors oui, il faut un investissement massif — mais pas seulement en lits d’urgence. Il faut du logement réellement abordable, des services sociaux accessibles, des soutiens psychosociaux robustes, des politiques qui arrêtent de considérer la pauvreté comme une « demande » à gérer. Chaque soir où quinze personnes se voient fermer une porte, c’est la preuve que notre système choisit l’abandon plutôt que la dignité. Le refuge déborde, mais c’est surtout notre compassion collective qui manque d’espace. Et si on refusait, enfin, de regarder ailleurs ?





