Camille-Dufresne-2026-10-09-Montreal-gele-ses-pauvres.jpg

Itinérance Montréal : la crise du logement et l’aveu d’un système

Trois mille places en halte-chaleur pour sauver des vies cet hiver à Montréal. Derrière ce chiffre, une urgence humanitaire qui n’a plus rien d’exceptionnel : elle est devenue notre normalité. Chaque année, la ville sort ses couvertures thermiques, ouvre ses gymnases, mobilise ses intervenants, et fait semblant de croire qu’elle répond à une crise passagère. Mais la vérité, glaciale comme un février sur le pavé, c’est que ces mesures d’urgence ne sont qu’un pansement sur une hémorragie sociale orchestrée par des décennies de spéculation immobilière et d’abandon politique. Pendant que des êtres humains dorment dans des tentes gelées sous nos ponts, le marché du logement explose, les condos poussent comme des champignons toxiques, et nos élus répètent le même mantra impuissant : « Nous faisons tout ce que nous pouvons. » Non, vous gérez la misère. Vous ne la combattez pas.

Les campements ne sont plus une anomalie montréalaise, ils sont désormais notre paysage urbain. Cette normalisation est un aveu politique brutal : le système a renoncé. Quand une société accepte que des centaines de personnes vivent dans des abris de fortune en plein hiver québécois, elle confesse son échec fondamental. Et qui paie le prix de cet abandon? Les personnes seules dont le chèque d’aide sociale ne couvre même pas un logement insalubre, les jeunes éjectés du marché locatif avant même d’y avoir mis un pied, les femmes fuyant la violence conjugale qui se retrouvent sans toit parce que les refuges débordent, les personnes autochtones surreprésentées dans nos rues parce que le colonialisme continue son œuvre, les personnes trans chassées de partout, les individus aux prises avec des enjeux de santé mentale ou de dépendance que notre système de santé a tout simplement abandonnés. Ce n’est pas un hasard si ce sont toujours les mêmes qui gèlent.

La racine du problème porte un nom : la financiarisation du logement. Depuis des années, nous avons transformé le toit au-dessus de nos têtes en actif financier, en investissement juteux pour des fonds de placement et des spéculateurs. Le résultat? Des loyers qui ont bondi de 30, 40, parfois 50% en quelques années, pendant que les salaires et les prestations sociales stagnent. Des logements abordables qui disparaissent, démolis ou rénovictés pour faire place à des unités « de luxe » hors de portée pour la classe ouvrière. Le taux d’inoccupation à Montréal frôle le zéro absolu, et pendant ce temps, des milliers d’unités restent vides, détenues par des propriétaires qui attendent la meilleure offre. Cette violence économique n’est pas un accident de parcours, c’est une politique néolibérale assumée qui sacrifie les plus vulnérables sur l’autel du profit.

La gestion de l’itinérance par l’urgence permanente est une imposture. Chaque hiver, on déploie le même cirque médiatique : conférences de presse, communiqués rassurants, photos d’élus distribuant de la soupe. Puis le printemps arrive, les haltes ferment, et on range le dossier jusqu’à la prochaine vague de froid. Cette approche réactive entretient le problème au lieu de le résoudre. Elle permet aux gouvernements de prétendre agir tout en évitant les vraies questions : pourquoi n’avons-nous pas assez de logements sociaux? Pourquoi les refuges à faible seuil, qui accueillent sans condition, sont-ils aussi rares? Pourquoi nos services de santé mentale et de traitement des dépendances sont-ils sous-financés au point d’être inaccessibles? Pourquoi l’accompagnement durable, celui qui sort réellement les gens de la rue, brille par son absence? Parce que répondre à ces questions exigerait de remettre en cause le dogme sacré du marché libre et d’investir massivement dans le bien commun.

Il est temps de nommer l’itinérance pour ce qu’elle est : un choix politique. Le choix de laisser le marché dicter qui mérite un toit. Le choix de traiter le logement comme une marchandise plutôt qu’un droit humain fondamental. Le choix de couper dans les services publics tout en offrant des cadeaux fiscaux aux promoteurs. Tant que nous accepterons cette logique, nous continuerons à compter nos morts de l’hiver, à ouvrir des haltes-chaleur, à gérer l’urgence comme si elle tombait du ciel. La vraie solution n’est pas caritative, elle est structurelle : construire massivement du logement social, sortir le logement de la spéculation, financer adéquatement les services de soutien, reconnaître le toit comme un droit inaliénable. Nos gouvernements ont l’argent, ils manquent de courage. Et chaque personne qui dort dehors cette nuit est la preuve vivante de leur lâcheté.

PARTAGER CET ARTICLE

COMMENT NOUS SUPPORTER ?

Abonnez-vous à notre Patreon.