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Jeu vidéo Caisse de dépôt : la dérive d’une com publique

Il y a quelque chose de profondément révélateur dans cette dépense de 188 000 $ pour un jeu vidéo destiné à expliquer le rôle de la Caisse de dépôt et placement du Québec. Non pas que la vulgarisation soit superflue — au contraire, rendre intelligibles les institutions financières publiques devrait être une priorité démocratique. Mais cette initiative trahit un malentendu fondamental sur ce qui sépare la pédagogie de la communication narcissique. Sous couvert de modernité, l’institution confond la clarté avec le spectacle, l’accessibilité avec le divertissement. Et dans cette confusion se dessine le portrait d’une élite qui ne sait plus parler au peuple qu’en le traitant comme un public captif, infantilisé par le ludique.

La frontière entre expliquer et séduire s’est dangereusement effacée. Quand une institution publique qui gère des centaines de milliards de dollars investit une somme considérable dans un dispositif ludique, elle ne cherche pas tant à informer qu’à polir son image. Le jeu vidéo devient alors le langage d’une modernité de façade, celle qui substitue l’interface à la substance, l’expérience utilisateur à la transparence réelle. On ne demande plus aux citoyens de comprendre les mécanismes de leur propre épargne collective, on les invite à jouer avec une version édulcorée, gamifiée, de ce qui devrait être un débat public exigeant sur la gestion de nos fonds collectifs.

Ce qui frappe surtout, c’est le contraste brutal entre ce gadget numérique et les urgences sociales qui traversent le Québec. Pendant que la Caisse consacre des ressources à un monde virtuel pour expliquer son mandat, des milliers de familles peinent à se loger, des services publics s’effritent et la précarité gagne du terrain. Cette dépense, en soi modeste à l’échelle institutionnelle, devient le symbole d’une déconnexion plus large : celle d’institutions qui préfèrent investir dans leur propre mise en scène plutôt que d’affronter les questions difficiles que pose leur rôle dans l’économie réelle. Le spectacle managérial remplace la responsabilité politique.

Il y a dans cette affaire toute l’ambiguïté du langage de la modernité institutionnelle. Les mots choisis — innovation, accessibilité, engagement — masquent une réalité plus trouble : celle d’une élite financière qui ne sait plus comment justifier son existence autrement que par des stratégies de marque. La Caisse ne se contente plus de gérer des actifs, elle doit désormais raconter une histoire, construire un récit, engager des joueurs. Mais à force de vouloir être aimée, comprise, moderne, elle oublie peut-être l’essentiel : être utile, transparente, responsable. Le vernis ludique ne remplace pas la rigueur démocratique.

Rendre les institutions intelligibles est un impératif, mais cela ne passe pas par leur transformation en divertissement. La véritable pédagogie exige de la clarté, de la patience et, surtout, du respect pour l’intelligence des citoyens. Elle suppose qu’on les traite comme des interlocuteurs capables de saisir la complexité, non comme des figurants à distraire. Si la Caisse veut vraiment parler au public, qu’elle commence par publier des bilans accessibles, par organiser des forums ouverts, par expliquer ses choix avec franchise. Pas par un jeu qui fait de nous des avatars dans un monde où les vraies décisions se prennent ailleurs, loin des manettes.

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