Il est toujours troublant de voir à quel point la jeunesse devient un terrain de conquête plutôt qu’un espace d’écoute, un marché électoral avant d’être une force vive. Le récent entretien de Pierre Poilievre, trop fier de déclarer vouloir “convaincre les jeunes souverainistes”, en dit long sur une stratégie plus opportuniste que visionnaire. Loin d’offrir une véritable considération politique aux jeunes générations, il les cible comme on cible un segment dans un tableau Excel, avec des mots-clés calibrés et une promesse floue de révolte encadrée. Ce n’est pas une main tendue, c’est une campagne publicitaire grimée en conversation politique.
Ce que l’on observe ici, c’est un recyclage habile — mais pernicieux — du désenchantement post-pandémique. La solitude, la précarité, l’incertitude climatique : tout est convoqué, non pour changer la donne, mais pour nourrir un sentiment utile de colère molle et de repli cynique. Poilievre ne parle pas à la jeunesse, il s’adresse à son amertume, en lui tendant un miroir déformant où les ennemis sont vagues, les solutions simplistes, et les espérances absentes. La politique devient alors un théâtre de slogans, où l’on vend du mécontentement comme autrefois on vendait des cigarettes : sans obligation de conséquence.
Ce langage utilitariste — qui ne cherche à convaincre que pour mieux consommer le consentement — révèle une éthique troublante. On instrumentalise le malaise générationnel, sans parler du malaise du monde. On invoque des aspirations collectives (logement, avenir, liberté) pour aussitôt les détourner en promesses individuelles et dépolitisées. L’imaginaire du futur est ainsi remplacé par une comptabilité anxieuse du présent, où l’indignation devient rentable tant qu’elle reste sans direction. Tout le reste est silence, ou propagande souriante.
Mais il y a là une invitation involontaire à réfléchir à ce que pourrait être un véritable récit progressiste. Il ne s’agirait pas de “convaincre les jeunes”, mais de raconter avec eux une politique où le réel ne serait pas amputé pour mieux séduire. Une politique qui reconnaît la complexité du monde, qui repense la solidarité au lieu de monétiser la frustration, et qui donne à la jeunesse la possibilité de décider, pas seulement d’être ciblée. On ne reconstruit pas un lien social avec des capsules TikTok ni avec des slogans creux : on le fait avec du sens, du débat, et du courage moral.
La montée du désenchantement n’est pas un hasard ; c’est le produit d’une décennie de gouvernements gestionnaires qui ont administré l’avenir comme un risque plutôt qu’une promesse. Si la jeunesse semble aujourd’hui réceptive aux sirènes populistes, ce n’est pas qu’elle est naïve, mais qu’on l’a abandonnée. Il est grand temps, non pas de capter son attention, mais de l’écouter vraiment — au-delà des algorithmes, des stratégies de communication et des calculs d’électeurs hésitants. La jeunesse ne mérite pas un discours : elle mérite un monde à construire.





