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Justice territoriale en Gaspésie : démocratie à deux vitesses

Le maire de Gaspé a lâché le morceau: aucun chef de parti n’a jugé bon de poser le pied en Gaspésie ou sur la Côte-Nord durant cette campagne. Pas de poignée de main, pas de promesse floue devant une caméra, rien. « On ne mérite même pas de se faire cruiser », a-t-il dénoncé, résumant en une phrase l’humiliation quotidienne des territoires jugés non rentables électoralement. Cette absence n’est pas un oubli logistique, c’est un calcul froid: dans la démocratie de marché qu’on nous vend, certains citoyens valent moins que d’autres. Quand les stratèges tracent leurs routes de campagne, ils dessinent en creux une carte de l’indignité territoriale, où des régions entières sont effacées du grand spectacle démocratique pensé pour la télé et les circonscriptions pivots.

Derrière cette invisibilisation se cache une hiérarchie politique brutale qui n’a rien d’accidentel. Les régions éloignées subissent depuis des décennies l’abandon systématique: services publics squelettiques, pénurie chronique de main-d’œuvre, transport défaillant, logement inaccessible, exode des jeunes vers les métropoles. Les chefs de parti le savent, mais ils choisissent de concentrer leur énergie là où les sièges basculent, là où les médias nationaux suivent le cirque. Cette logique électoraliste transforme la démocratie en théâtre de marketing, où seuls les spectateurs des premières rangées ont droit à la parole. Les Gaspésiens, eux, peuvent bien crier leur colère dans le vide: personne n’écoute quand le micro n’est pas branché.

Cette marginalisation territoriale se double d’une injustice environnementale criante. Les régions côtières et nordiques sont en première ligne de la crise climatique: érosion accélérée, tempêtes de plus en plus violentes, effondrement des stocks de poissons, bouleversement des économies locales. Pourtant, quand vient le temps de décider des politiques climatiques, ce sont les experts des tours de Montréal et les lobbyistes pétroliers qui monopolisent l’attention. Les communautés qui vivent concrètement les dérèglements ne sont jamais consultées, leurs savoirs écartés au profit de modèles économiques qui perpétuent leur exploitation. On extrait leurs ressources, on ignore leurs alertes, et on les laisse se débrouiller avec les décombres.

La démocratie de décor qu’on nous impose transforme les campagnes électorales en parcours balisés, où chaque arrêt est calibré pour maximiser les retombées médiatiques. Les chefs ne parlent plus aux citoyens, ils parlent aux caméras, et les caméras ne se déplacent que là où ça paie. Cette politique de carte électorale réduit l’exercice démocratique à une série de transactions: combien de votes ce détour rapportera-t-il? Combien de couverture médiatique? Les régions qui ne cochent pas les bonnes cases sont reléguées au statut de citoyenneté de seconde zone, condamnées à mendier une visite comme on quémande une aumône. Ce mépris institutionnalisé n’est pas seulement insultant, il mine les fondements mêmes de l’égalité citoyenne.

La justice territoriale n’est pas une demande folklorique, c’est une condition sine qua non de l’égalité démocratique. Tant que des régions entières seront traitées comme des angles morts électoraux, la démocratie restera un privilège urbain, une promesse creuse pour ceux qui vivent loin des projecteurs. Exiger que tous les chefs visitent toutes les régions, c’est exiger que chaque voix compte autant, que chaque territoire mérite considération et respect. C’est refuser la hiérarchisation des citoyennetés et la marchandisation du processus démocratique. La Gaspésie ne quémande pas la charité: elle réclame ce qui lui est dû, le droit d’exister pleinement dans la conversation collective, et l’obligation pour ceux qui briguent le pouvoir de se présenter devant elle sans calcul ni mépris.

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