Il y a quelque chose de délicieusement absurde à voir des sommets de la démocratie globale se tenir à huis clos, entre diplomates sous haute protection, pendant que les peuples qu’ils représentent regardent ailleurs — ou n’ont plus les mots pour regarder. Qui décide, en effet ? Et pour qui ? Ce que nous appelions autrefois « représentation » semble aujourd’hui flotter dans un nuage d’accords sans visage, de normes floues, d’algorithmes prescripteurs. Le théâtre démocratique continue de se jouer, certes, mais le public souverain s’est volatilisé : peut-être épuisé, peut-être exproprié de sa propre scène.
La légitimité, jadis adossée au suffrage et à la délibération publique, s’est vue progressivement colonisée par la logique des puissances. On ne représente plus une volonté collective, on performe une conformité géopolitique. Ce glissement insidieux, que l’on pare des mots de paix, d’équilibre ou de réalisme, est un abandon de la morale au profit du calcul. Qui pèse encore les conséquences humaines d’une décision diplomatique, lorsque les chiffres du marché dictent le tempo des alliances ? On croit parler au nom de tous ; en réalité, on gouverne entre pairs invisibles, dont la seule chose publique est leur opacité.
Mais alors, où loge encore la responsabilité ? Quand les élites globales ne se relient plus à un territoire mais à une chaîne d’intérêts abstraits, la question du « pour qui » devient une impasse morale. L’absence de redevabilité rend le pouvoir flottant, sans ancrage ni limite. Et cet entre-deux matriciel — entre force et prétention éthique — engendre ce que j’appellerais une fatigue civique : cette nausée légère, persistante, qui parcourt nos démocraties comme un pressentiment d’usurpation trop policée pour être criante.
Nous voici donc dans un théâtre déserté, avec ses rideaux rouges et ses fauteuils vides, tandis que les acteurs continuent à déclamer leur texte. Le drame, ce n’est pas tant la montée des régimes autoritaires — symptôme tardif —, que l’élargissement d’un espace démocratique désincarné, où l’on fait semblant de décider ensemble. La démocratie sans peuple n’est plus qu’une mise en scène émotive, un récit d’appartenance sans corps pour l’incarner. Ce monde gouverné qui ne gouverne sur personne, tel est le paradoxe cruel de nos institutions globalisées.
Il est temps, alors, non pas de restaurer un passé idéalisé, mais de réévaluer, philosophiquement et politiquement, les lieux où se fabrique la décision. De rappeler que tout consentement a un visage, qu’aucune parole n’est neutre, qu’agir pour autrui exige d’abord de le connaître et de lui rendre des comptes. La citoyenneté n’est pas un mythe : elle est un devoir de lucidité, presque une ascèse. Contre les fausses évidences, il faut réapprendre à nommer. Contre le cynisme institutionnel, réhabiliter la vigilance éthique. Car décider sans le peuple, c’est gouverner contre l’esprit même de la démocratie.





