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Le théâtre vide de Washington

Il y a quelque chose de spectral dans ces images du Capitole déserté, où les couloirs du pouvoir résonnent moins de débats que d’absences calculées. La récente paralysie budgétaire américaine, loin d’être une anomalie, s’apparente à une liturgie politique bien rodée : un affrontement orchestré entre partis, où l’objet réel – le bien commun – disparaît derrière le rideau. Ce blocage, que l’on qualifie abusivement de crise, révèle au contraire une habitude devenue système : paralyser pour régner.

Dans ce théâtre, Wall Street jubile. Moins d’État, moins de règles, plus de marges. L’apparente instabilité nourrit les arbitrages algorithmiques des gestionnaires d’actifs, pendant qu’à la télévision, quelques experts rassurent : « le retour à la normale » est à portée de compromis. Mais quelle normalité désigne-t-on ? Celle d’un capitalisme repu, assis sur les ruines d’un contrat social qu’il ne feint même plus de respecter ? Le blocage, loin de troubler les marchés, conforte leur mainmise : il redéfinit les termes de la réalité acceptable.

La démocratie n’est plus en crise : elle est en gestion. Un régime d’exception devenu norme dans lequel l’électeur est convoqué comme figurant et remercié dès l’urne refermée. La grande redistribution des pouvoirs s’opère silencieusement, au bénéfice d’élites économiques travesties en sauveurs de système. Pendant ce temps, les travailleurs – invisibles, intarissables, fatigués – n’ont plus que le rôle du décor. Ce monde est leur scène, mais on ne leur donne ni rôle, ni réplique.

Tout cela ne nous est pas étranger. Au Québec aussi, la logique néolibérale infiltre chaque recoin des politiques publiques : compressions budgétaires déguisées en rigueur, marchandisation lente des services, concentration du pouvoir économique. Partout, la démocratie est réduite à un menu électoral appauvri, dont la diversité masque mal l’uniformité idéologique. Il ne s’agit pas de comparer pour blâmer, mais pour comprendre ce qui nous lie : la dépossession progressive de nos moyens d’action.

Alors il faut refonder, non pas en rêvant d’un retour au consensus d’antan – illusoire et souvent excluant –, mais en réinventant des formes de pouvoir issues du bas : coopératives, assemblées locales, nouveaux pactes citoyens. Il faut que les leviers économiques changent de main, que la souveraineté ne soit pas seulement politique, mais aussi sociale. Autrement, le théâtre politique n’accueillera bientôt plus que des pantins, suspendus aux fils d’intérêts qui ne sont jamais les nôtres.

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