Au pied d’un centre social de Montreuil, Amina, femme de ménage venue du Maroc, me raconte en baissant la voix qu’elle ne lit pas les courriers de son employeur. « Je demande à ma fille de m’expliquer, mais elle n’a pas toujours le temps », murmure-t-elle. Ce qu’elle décrit n’a rien d’un simple contretemps administratif : c’est une frontière invisible qui prive des milliers de travailleurs migrants d’informations essentielles. Derrière chaque contrat signé sans le comprendre, chaque bulletin de paie jamais vraiment déchiffré, il y a une inquiétude, un risque, parfois une injustice. Et surtout, une solitude. Car ne pas maîtriser la langue dominante, ici le français, c’est vivre en marge d’un récit collectif auquel on contribue pourtant chaque jour.
Dans une association d’aide juridique à Lille, j’ai rencontré Bakary, livreur malien à vélo. Il raconte les notifications d’application qu’il reçoit en français « compliqué », les changements de conditions de travail qu’il découvre trop tard, les formations de sécurité qu’il survole parce qu’aucune n’existe en bambara. « On me dit de cliquer, alors je clique. Je n’ai pas le choix », dit-il. Pour lui, comme pour tant d’autres, la langue n’est pas seulement un outil de communication : c’est l’un des premiers marqueurs de pouvoir. Celui qui comprend décide, anticipe, protège ses droits. Celui qui ne comprend pas subit. Ces récits de terrain disent la même chose : l’information, quand elle n’est pas accessible, cesse d’être un droit pour devenir un privilège.
À Marseille, j’ai suivi une maraude syndicale qui distribue des fiches d’information en plusieurs langues, du tagalog à l’arabe. Les visages s’illuminent quand les mots deviennent familiers, quand une phrase enfin lisible fait tomber la peur. Une travailleuse philippine, Maria, s’est arrêtée longuement sur une page traduite expliquant les heures supplémentaires. « Je me sens vue », a-t-elle soufflé. C’est frappant : le multilinguisme n’est pas un luxe culturel, c’est une question de justice sociale. Il ouvre la porte à l’égalité, à la dignité, à la possibilité de défendre ce qu’on a construit de ses mains. Les militant·es le savent bien : pour que les règles du jeu soient justes, il faut d’abord que tout le monde puisse les lire.
On réduit trop souvent ces enjeux à une question individuelle, comme s’il appartenait à chacun de “faire l’effort” d’apprendre la langue dominante, malgré les horaires morcelés, le travail précaire, la fatigue immense. Mais sur le terrain, les familles racontent une autre réalité : celle d’une société où l’accès à l’information conditionne l’accès aux droits, où la barrière linguistique peut priver d’un logement, d’un soin, d’un salaire correct. Je pense à cette femme rencontrée dans une permanence sociale à Toulouse, qui avait renoncé à un traitement médical faute de comprendre les explications. « Je ne voulais pas faire de bêtises », répétait-elle. Chaque politique, chaque formulaire, chaque affiche publique crée des gagnants et des perdants selon la langue qu’ils parlent. Et quand on choisit de ne pas traduire, on choisit ce que certains auront le droit d’ignorer et que d’autres sauront.
Sur les murs des lieux que j’ai traversés, on trouve souvent les mots “bienvenue”, “entraide”, “solidarité”. Mais ces mots doivent vivre ailleurs que dans les slogans. Ils doivent s’incarner dans des outils multilingues, dans des services publics ouverts à la diversité, dans des médias qui parlent la langue de celles et ceux qu’ils prétendent informer. Les travailleurs migrants ne demandent pas des privilèges, seulement le droit d’être pleinement acteurs de leur quotidien. En écoutant leurs histoires, on comprend que la langue n’est pas qu’un moyen d’expression, mais un territoire à partager. Et que nous avons collectivement la responsabilité d’en ouvrir les frontières.





