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L’État contre le peuple : quand la performance efface le bien commun

Un certain vocabulaire a envahi les couloirs de l’État — celui de la « performance », de la « rationalisation », des « cibles » et des « indicateurs ». Transformation silencieuse mais radicale : l’État ne parle plus la langue de la justice sociale, mais celle du cabinet de conseil. Derrière cette conversion se profile une idéologie gestionnaire qui s’applique à l’administration publique comme si cette dernière était une entreprise, maquillant sous des slogans techniques une perte de sens politique. Qui décide ? Pour qui agit-on ? Et surtout, au nom de quoi ?

Cette fiction de neutralité technocratique masque une précarité de plus en plus normalisée, organisée même, sous couvert de rigueur budgétaire. L’hôpital réduit à sa rentabilité, l’école aux compétences mesurables, l’aide sociale aux procédures dématérialisées… Ce ne sont pas des réformes, ce sont des abandons. L’efficacité, voilà le totem moderne, même si elle broie les plus vulnérables. L’État, loin de protéger, sert désormais d’interface à une logique extractiviste où la vie humaine se chiffre en coûts évitables.

Or, cette métamorphose ne se contente pas d’effacer les idéaux fondateurs du service public : elle nie purement et simplement le rôle moral de l’État. Car gouverner, ce n’est pas seulement organiser — c’est choisir ce qui doit être préservé, développé, accompagné. L’idéal républicain, trahi par ses gestionnaires récents, postulait une certaine conception du bien commun. Aujourd’hui, cet héritage politique, longtemps disputé, se voit dissous dans l’eau fade des notations de performance.

À force de se vouloir neutre, l’État moderne se rend complice. Il n’est plus arbitre, mais acteur — non pas du progrès, mais de la reproduction des inégalités. Cette neutralité revendiquée n’est qu’un camouflage. Ce qu’on présente comme « nécessaire » ne l’est que dans une certaine lecture du monde, celle des intérêts dominants. On voudrait faire croire que l’économie dicte, alors qu’elle est dictée. Revenir à la réalité politique de l’État, c’est refuser cette naturalisation du cynisme administratif.

Nous avons besoin d’un État habité par un autre souffle, porteur non pas d’efficacité, mais de justice. Pas d’un monstre froid dissimulateur, mais d’une structure vivante, pensée pour réparer plutôt qu’optimiser. Cela exige de rompre avec la passivité citoyenne, de réinventer la participation, de réaffirmer que l’État nous appartient — ou devrait nous appartenir. À la question « à qui sert l’État ? », la réponse devra recommencer par nous. Sinon, d’autres la formuleront pour nous, et sans nous.

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