Au cœur de Montréal, alors que la première neige efface les trottoirs, les visages endormis dans des sacs de couchage glacés rappellent une vérité brutale : malgré les promesses politiques et les millions annoncés, l’itinérance continue de ronger nos villes. Dans une entrevue récente, Soraya Martinez Ferrada, ministre en charge de l’itinérance, a reconnu un constat partagé par les élu·es municipaux : sans pouvoirs concrets pour planifier, financer et adapter les services, les villes sont coincées entre compassion et impuissance. « On fait de la gestion de crise, pas de la prévention », souffle Yasmine, travailleuse de rue à Hochelaga, le regard inquiet. Elle raconte les nuits passées à courir entre refuges complets et coins d’immeubles où s’abriter devient un pari sur la survie.
Derrière les chiffres et les plans quinquennaux, il y a Mélanie, 54 ans, qui dormait dans sa voiture en banlieue jusqu’à ce qu’elle se fasse remorquer pour stationnement illégal. « Je n’avais pas besoin d’un centre d’urgence. J’avais besoin d’écoute, de soins pour mes douleurs chroniques et d’un petit logement où reprendre pied », dit-elle, la voix granuleuse. Son témoignage éclaire l’échec structurel d’un modèle basé sur la réaction au lieu de la prévention. Les solutions temporaires abondent, mais sans le droit de regard municipal sur les moyens, les villes n’arrivent pas à arrimer les besoins réels à l’offre – éphémère, morcelée et souvent mal ciblée.
C’est toute une conception de l’aide qu’il faut réviser, à rebours de l’urgence sans lendemain. De nombreux intervenants réclament un changement de paradigme : reconnaître l’itinérance comme un phénomène de santé publique, de logement et de dignité, plutôt que comme une anomalie sociale à gérer à la pièce. Cela implique plus que des fonds : il faut des logements sociaux accessibles, une présence humaine constante, des ponts entre services de santé et soutien psychosocial. « Il faut arrêter de guérir des plaies dans le noir. On a besoin d’agir avec humanité et coordination », insiste Frédéric, directeur d’un centre communautaire du Plateau, qui voit des visages revenir chaque hiver, sans solutions durables.
Malgré les annonces récentes, les critiques pointent du doigt une responsabilité éclatée : Ottawa finance, Québec administre, les villes ramassent les morceaux. Ce flou administratif retarde chaque projet, chaque lit de plus, chaque maison de transition. Pourtant, ce sont les gouvernements municipaux qui sont au front, forcés d’improviser entre les jurons, les dettes et le gel. Soraya Martinez Ferrada a raison lorsqu’elle dit que les villes doivent faire partie de la solution, mais il faudra aller plus loin. Pas juste des fonds, mais un réel pouvoir de décider, d’agir, de construire une stratégie territoriale cohérente – avec une redevabilité partagée entre tous les paliers.
L’hiver approche, et avec lui le même cercle de violences invisibles – du froid mordant, des regards fuyants, des centres débordés. Pourtant, dans les ruelles, les halls bétonnés, les tentes battues par le vent, des humains tiennent bon. Ils ne demandent pas la charité, mais la co-responsabilité. Ils ne veulent pas qu’on parle pour eux, mais qu’on les écoute, qu’on agisse avec eux. Ce combat pour des politiques humaines commence au coin de notre rue, là où nos pouvoirs se heurtent à leurs limites, là où il est temps de bâtir avec, pour de vrai, un monde où la tendresse ne se résume pas à un don en hiver.





