Parse-clean-Single-post12.item_.json_.imageName-1-175

Machines, marchés, ministres : sans nous

Le verbe « décider » semble avoir déserté notre vocabulaire commun. Non pas qu’il ait disparu des protocoles, chartes ou communiqués : il s’est simplement éloigné de nous. Nous ne décidons plus, ou si peu. L’essentiel des choix — technologico-économiques, militaires, écologiques — échappe aujourd’hui à toute délibération populaire digne de ce nom. Le règne de la gouvernance sans peuple avance, propre, fluide, avec l’élégance algébrique des algorithmes. Et pendant qu’on scrute la météo des marchés, les conditions de la démocratie virent à l’orage sec, silencieux.

L’armement autonome, l’automatisation des emplois et la financiarisation de chaque recoin de l’existence — autant de tendances qui, sous couvert de progrès ou d’efficacité, consacrent une dépossession radicale. Qui a eu son mot à dire sur l’implantation de drones tueurs, sur l’IA dans les recrutements, sur la privatisation des services essentiels ? Le citoyen n’est plus qu’un utilisateur passif, spectateur d’un théâtre où les coulisses se décident très loin des urnes. Un monde se fait sans nous, mais en notre nom. C’est ici que le scandale éthique commence.

Il faut entendre la gravité politique de ces glissements. À force de confier les rênes à des appareils technocratiques, à des consortiums opaques et à une ingénierie industrielle détachée du lien social, c’est la possibilité même d’un nous qui s’efface. La démocratie devient une mise en scène, joliment éclairée mais vidée de ses acteurs. Que reste-t-il des souverainetés populaires quand les gouvernements eux-mêmes se disent « contraints » par des expertises inaccessibles ? Gouverner est devenu un ministère technique — sans la charge morale de représenter.

Face à cette dépossession, il ne s’agit pas de fantasmer un retour nostalgique à une démocratie villageoise. Il s’agit de créer ce qui n’existe pas encore : des institutions réellement ouvertes, transparentes, populaires. Une démocratie qui intègre l’intelligence collective, qui sache dire non à ce que le pouvoir nomme « inéluctable ». Il est temps de reprendre la main sur la production des savoirs, des normes, des machines. Car la souveraineté ne s’invoque pas : elle se travaille, patiemment, dans les plis des pratiques sociales, économiques et intellectuelles.

À la question : « Qui décidera demain ? », on serait tenté de répondre : les mêmes, encore, si nous n’y prenons garde. Mais il existe une brèche, là où les colères se muent en conscience, où les pratiques se réinventent, où les idées reprennent souffle. C’est dans cette anfractuosité que se joue peut-être le XXIe siècle politique : non comme une lutte pour le progrès, mais pour le sens. Revenir au sens de décider, c’est retrouver la capacité de dire nous. Et cela, aucune machine, aucun marché, aucun ministère ne pourra jamais l’automatiser.

PARTAGER CET ARTICLE