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Majorité libérale Carney: gouverner ou dériver?

À Ottawa, les vents soufflent en direction d’une possible majorité libérale menée par Mark Carney d’ici juin. Porté par une crédibilité économique rarement égalée en politique canadienne, l’ancien banquier central hérite toutefois d’un double héritage : la stabilité financière — et la méfiance populaire envers l’influence des élites économiques. Le réalignement en cours au sein du Parti libéral transforme cette élection en test : celui de la capacité à concilier expertise technocratique et légitimité démocratique.

Carney, figure de proue de la finance mondiale, reste perçu par plusieurs comme le candidat de Bay Street. Sa proximité avec les sphères financières et son rôle au sein de groupes d’investissement climatiques suscitent autant d’admiration que de soupçons. Une étude de CBC/Innovative Research publiée en décembre révélait que 47 % des électeurs canadiens seraient préoccupés par l’influence excessive de la finance sur les gouvernements. En misant sur Carney, les libéraux pourraient renforcer leur attractivité auprès des électeurs centristes et urbains, mais risquent aussi d’aliéner leur base plus progressiste, surtout en l’absence de réformes structurelles promises depuis Trudeau père.

Comparativement aux majorités de Justin Trudeau en 2015 et 2019, une majorité Carney serait perçue moins comme une bouffée d’air progressiste que comme un retour au sérieux technocratique. Si cela peut rassurer les marchés et les partenaires internationaux, la représentation des minorités, des Premières Nations et des groupes marginalisés pourrait reculer. La nature du pouvoir majoritaire, dans notre système uninominal majoritaire à un tour, est peu propice à l’inclusion des voix dissidentes. Ce que les mandats précédents de Trudeau ont partiellement atténué à travers une emphase sur la diversité ministérielle et les politiques identitaires, rien n’indique que Carney poursuivrait sur cette lancée avec la même intensité.

Sans réforme électorale, évoquée à maintes reprises mais jamais mise en œuvre, le Canada reste vulnérable à des majorités artificielles — celles qui gouvernent avec 38 % des voix. Une victoire de Carney dans ces conditions poserait la question incontournable de la légitimité démocratique. Empiriquement, on observe que les gouvernements majoritaires non proportionnels tendent à marginaliser les petits partis et à concentrer les leviers décisionnels. Des études de l’Université de Montréal et de l’Université de Toronto montrent que les systèmes électoraux comme celui du Canada accentuent le pouvoir exécutif au détriment du législatif, ce qui pourrait amplifier les dérives autoritaires, même chez des acteurs modérés.

Ni diaboliser, ni sacraliser Mark Carney : l’enjeu est plus large. Une majorité libérale sous sa gouverne pourrait stabiliser la navigation économique d’un pays en eaux troubles — inflation, logement, transition énergétique — mais elle nécessitera impérativement des contre-pouvoirs efficaces. Que ceux-ci viennent du Parlement, de la société civile ou de la presse, il faut s’assurer que l’expertise ne glisse pas vers la capture politique. Pour que l’économie serve la démocratie, et non l’inverse, le Canada doit revisiter les règles qui canalisent le pouvoir — pas simplement changer le pilote.

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