Wall Street veut s’affranchir du temps. L’annonce récente d’un projet visant à permettre aux marchés boursiers de fonctionner 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, marque une nouvelle étape dans la quête effrénée d’un capitalisme sans pause. Si les outils technologiques rendent cette ambition techniquement possible, reste à savoir si elle est socialement souhaitable. Derrière les algorithmes qui tourneront sans relâche, il y a encore des humains : analystes, courtiers, développeurs et petits épargnants, pris dans l’engrenage d’une finance qui ne dort jamais.
Les promesses de cette réforme résident dans la liquidité accrue, une meilleure réactivité mondiale, et une accessibilité élargie. Mais à quel prix ? Des données du Financial Industry Regulatory Authority (FINRA) montrent déjà une hausse de l’épuisement professionnel chez les analystes, avec un taux de turnover de 27 % en 2025, deux fois supérieur à celui d’il y a dix ans. Loin de libérer, cette accélération risque d’intensifier la pression continue sur les professionnels du milieu, masquant une réalité que les marchés ne quantifient pas : la santé mentale.
Cette volonté de supprimer les horaires réguliers crée une dissonance fondamentale entre le rythme biologique humain — fait de cycles, de repos, de respiration — et la logique linéaire et ininterrompue du capital. On impose une temporalité artificielle, celle de l’efficacité perpétuelle, à un monde qui a besoin de pauses. Cela n’est pas sans rappeler les ravages déjà documentés d’une culture du « always on » dans la Silicon Valley, où le burnout est devenu une norme plutôt qu’un signal d’alerte.
Les institutions à la pointe seront certes prêtes à répondre en temps réel, ajustant leurs positions à l’heure de Tokyo comme de Toronto. Mais cet avantage accentuera les disparités. Les petits investisseurs, souvent déjà marginalisés par des outils d’analyse coûteux et un accès inégal à l’information, seront confrontés à un nouveau désavantage : l’impossibilité matérielle de suivre le rythme. Le risque est une concentration accrue du pouvoir financier entre les mains de quelques firmes sur-équipées et hyper-connectées.
Rendre les marchés infatigables peut sembler rationnel sur le papier, mais c’est une rationalité qui oublie l’essentiel : les gens. Une économie ne peut être mesurée seulement en gains d’efficacité, mais aussi en qualité de vie. À refuser les limites naturelles, à vouloir abolir les nuits et les week-ends, c’est notre humanité qu’on érode, lentement mais sûrement. Il est temps de rappeler que la valeur ne naît pas uniquement dans les chiffres, mais dans l’équilibre — un mot décidément absent des tableurs de Wall Street.





