Aux États-Unis de Donald Trump, avoir une colonne vertébrale éthique devient un acte subversif. Mark Kelly, ex-astronaute et sénateur démocrate d’Arizona, fait actuellement l’objet d’une enquête du Pentagone pour avoir suggéré—sacrilège !—que l’armée pourrait refuser d’obéir à des ordres illégaux. Nous n’en sommes donc plus à discuter de ce qui est légal ou non, mais de s’il est acceptable de rappeler qu’un soldat n’est pas un robot. Le fait que cette déclaration d’un élu soit assimilée à une incitation à la mutinerie en dit long sur l’état de la démocratie américaine un an après le retour de Trump à la Maison-Blanche.
L’affaire éclate dans un climat où la nouvelle administration s’efforce de reprendre le contrôle de toutes les institutions — même celles censées être indépendantes. Depuis son second investiture, Trump multiplie les purges : hauts fonctionnaires remplacés, juges militaires remerciés, et désormais, parlementaires démocrates surveillés lorsqu’ils osent évoquer la Constitution. Ce qui inquiète ici n’est pas seulement la procédure contre Kelly, mais l’effet glacial qu’elle aura sur les autres élus, journalistes ou militaires qui s’interrogent sur leur rôle en cas de dérapage présidentiel.
Des situations comparables se multiplient ailleurs : en Turquie, en Inde, même en Israël, où des voix critiques dans l’armée ou la magistrature sont muselées au nom de la loyauté nationale. Partout, la ligne est claire : obéir d’abord, juger plus tard — si possible jamais. Mais comme le rappelle l’ONG Human Rights First, « le devoir d’obéissance ne prime jamais sur le devoir moral ». Quand un sénateur, vétéran de l’US Navy de surcroît, est condamné pour l’avoir rappelé, c’est la boussole morale d’une nation entière qui vacille.
« Ce gouvernement veut des soldats conditionnés, pas des citoyens en uniforme », lâche Stanford Marcus, professeur de droit à UCLA. Lui comme d’autres intellectuels se mobilisent pour exiger que la liberté de conscience dans les forces armées soit protégée par la loi fédérale. Dans un pays où l’armée est l’une des rares institutions encore crédibles pour une majorité de citoyens, manipuler son indépendance revient à ouvrir une autoroute vers l’autoritarisme. L’histoire récente de plusieurs républiques sud-américaines devrait pourtant rappeler ce que coûte une armée dissoute dans l’idéologie.
L’affaire Kelly dépasse donc une simple friction entre partis. Elle pose une question cruciale à toutes les démocraties fatiguées : qu’est-ce qu’un État de droit sans fonctionnaires capables de dire non à la folie ? Dans un monde où les solidarités se recomposent face aux régressions démocratiques, le courage moral — qu’il vienne d’un sénateur américain ou d’un juge tunisien — reste un bien commun. Et comme toujours, ce sont ceux qui refusent de se taire qu’on tente de faire taire les premiers.





