Vendredi soir, les Montréalais ont poussé un soupir de soulagement en apprenant que le service de métro et d’autobus ne serait pas interrompu ce week-end. Mais derrière cette victoire en surface, les visages fatigués des chauffeurs et agents de la STM racontent une autre histoire — celle d’un personnel épuisé, pris dans une spirale de négociations tendues où chaque jour de travail ressemble à une épreuve. « On a évité la grève, mais à quel prix pour nous? » souffle Anne-Marie, chauffeuse depuis 14 ans, les yeux cernés d’inquiétude et d’usure.
Le nouvel accord entre le syndicat et la direction a certes permis de maintenir les transports en commun à flot, mais n’a pas dissipé le malaise. Les gains obtenus – améliorations salariales, garanties sur les horaires – masquent la fragilité persistante des conditions sur le terrain. « Ils veulent qu’on roule plus, avec moins de pauses et toujours plus de pression. Et quand on craque, c’est le service qui est blâmé, pas les décisions en haut, » ajoute Charles, agent de station à Jean-Talon. Les mots reviennent souvent : pression, fatigue, invisibilité.
Au cœur du conflit, il y a cette tension qui couve depuis des années – entre le service au public, essentiel et quotidien, et la reconnaissance des humains qui le font vivre. « Mon mari travaille à la STM, et nos enfants le voient à peine en semaine, » confie Karima, conjointe d’un conducteur de bus. « Quand il rentre, il est vidé, et la peur d’une altercation avec un usager, d’un accident, elle reste tout le temps en arrière-plan. » Chez les familles, la santé mentale de leurs proches devient une inquiétude constante.
La grève n’a pas eu lieu, mais le rapport de force était bien réel. « On ne veut pas bloquer la ville, mais on est rendu là pour qu’on nous écoute, » explique Nadia, déléguée syndicale. Les syndicats ont manœuvré serré, conscients qu’un arrêt complet allait exacerber la colère des usagers. Et pourtant, cette proximité avec le public rend leur mobilisation d’autant plus humaine ; ils se battent aussi pour la dignité du service que tous utilisent, pas seulement pour la paie. Cela, la direction semble l’entendre d’une oreille, sans l’intégrer dans ses choix stratégiques à long terme.
Ce matin encore, les rames défilent et les visages se croisent sans un mot. Mais dans chaque regard, une fatigue commune, un sentiment partagé d’être au bord du gouffre. Les employés de la STM ont tenu bon, évitant à la ville l’engorgement – au détriment, peut-être, de leur propre bien-être. Si les lignes bougent en surface, il est temps que les politiques du travail à la STM bougent aussi en profondeur. Car maintenir le service, ce n’est pas seulement faire rouler les métros, c’est préserver les humains qui les conduisent.





