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Morts à Ceuta : 141 morts et zéro responsable

Au moins 141 personnes ont péri en tentant de rejoindre Ceuta, cette enclave espagnole enclavée sur la côte marocaine, selon un bilan provisoire établi par des ONG marocaines après une tentative massive de franchissement de la frontière maritime. Ce chiffre glaçant n’est pas une anomalie statistique : c’est le résultat prévisible d’un système migratoire européen qui a choisi de transformer la Méditerranée en cimetière plutôt que d’ouvrir des voies légales et sûres. Pendant que Bruxelles multiplie les sommets sur la « gestion des flux », des corps dérivent au large, témoins muets d’une politique qui préfère compter les morts plutôt que d’accueillir les vivants.

Ceuta incarne l’absurdité géographique et morale des frontières européennes : un morceau d’Espagne posé sur le territoire africain, protégé par des barbelés de six mètres de haut et une mer patrouillée par Frontex. Pour les migrants subsahariens fuyant la guerre au Soudan, la pauvreté chronique au Sénégal ou les persécutions en Érythrée, cette langue de terre représente l’espoir d’un statut légal, d’un travail décent, d’une vie digne. Mais l’Europe a transformé cet espoir en piège mortel, militarisant chaque mètre carré de frontière avec une efficacité qui contraste cruellement avec son incapacité à coordonner une politique d’asile cohérente.

Les causes profondes de ces traversées désespérées sont connues de tous : les inégalités économiques abyssales entre le Nord et le Sud, les conflits armés alimentés par le commerce international des armes, les ravages climatiques qui frappent d’abord les plus vulnérables, et l’absence totale de corridors humanitaires. Mais plutôt que de s’attaquer à ces racines structurelles, l’Union européenne externalise sa « protection des frontières » au Maroc et à la Libye, pays dont les bilans en matière de droits humains ne troublent personne tant qu’ils font le sale boulot. C’est une sous-traitance de la violence, une délégation du refoulement qui permet aux capitales européennes de garder les mains propres — en apparence.

Les témoignages recueillis par les organisations humanitaires présentes sur place dressent un portrait accablant : des embarcations de fortune surchargées, des passeurs qui disparaissent dès le large, des garde-côtes qui interviennent trop tard ou pas du tout. « Nous récupérons des corps depuis des jours, et nous savons que beaucoup d’autres ont coulé sans laisser de trace », confie un membre d’une ONG marocaine qui préfère garder l’anonymat par crainte de représailles. Ces morts ne sont pas des accidents : ce sont les victimes collatérales d’une architecture politique qui érige des murs non pas pour protéger des vies, mais pour préserver un récit : celui d’une Europe forteresse, souveraine, imperméable aux désespérés du monde.

La tragédie de Ceuta s’inscrit dans un continuum de violence frontalière qui s’étend de la Méditerranée orientale à la frontière américano-mexicaine, en passant par la jungle de Calais et les centres de détention libyens. Partout, le même schéma : criminaliser la mobilité des pauvres tout en facilitant celle des capitaux et des touristes. Tant que les politiques migratoires européennes seront dictées par la peur électorale plutôt que par les obligations juridiques internationales en matière d’asile, tant que la solidarité restera un slogan de campagne vidé de sa substance, les corps continueront de s’échouer sur les plages de Ceuta, de Lampedusa et d’ailleurs. Et chaque fois, on comptera, on déplorera, puis on renforcera les patrouilles. Parce qu’apparemment, c’est plus facile que de reconnaître que l’inégalité mondiale a, elle aussi, ses frontières — et qu’elles tuent.

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