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Personne ne choisit le trottoir

Il est à peine dix-huit heures et déjà le froid s’est installé sur la rue Sainte-Catherine. Sous l’enseigne fatiguée d’une pharmacie fermée, Malik, 22 ans, réarrange un coin de carton humide. « J’ai quitté mon pays pour un avenir, pas pour dormir ici », confie-t-il en grelottant. Ancien étudiant en microbiologie au Maroc, il a perdu tout repère après un refus de renouvellement de permis de séjour. Comme lui, ils sont des dizaines chaque soir à chercher un abri, souvent invisibles, souvent oubliés – mais bien là, au cœur de Montréal.

Julie, 64 ans, a sursauté à la fermeture soudaine de son HLM réquisitionné pour une rénovation interminable. « C’était pas censé durer plus d’un mois », dit-elle, la voix cassée. Ses revenus de retraite ne suffisent plus, les refuges sont pleins. Elle campe désormais dans un parc à Rosemont avec ses sacs comme seul rempart contre le vent. Les visages de l’itinérance changent, et les histoires qu’ils portent racontent autant d’accidents de parcours que d’absences de solutions. Une maman avec son ado, un homme autochtone éloigné des services médicaux, un jeune trans rejeté par sa famille : derrière les chiffres, des vies suspendues.

« Le plus dur, c’est qu’on nous regarde comme un problème, jamais comme des personnes », souffle Samira, bénévole dans un centre de jour. Les associations communautaires tirent la sonnette d’alarme : le nombre de personnes sans abri à Montréal a doublé en cinq ans. Malgré leur engagement, elles manquent cruellement de moyens. « On offre la soupe, la chaleur, parfois un lit… Mais on ne peut pas remplacer un vrai logement, un suivi stable, une promesse de dignité », dit-elle. Chaque jour, elles construisent l’utopie modeste d’un réconfort immédiat pendant que les solutions politiques manquent cruellement d’ambition.

Au-delà des couvertures distribuées, il y a aussi des batailles collectives. Comme ce groupe de résidents du quartier Saint-Henri qui a monté une patrouille citoyenne cet automne pour repérer les personnes en détresse et tisser des liens de confiance. Ou ce centre nouvellement dirigé par d’anciens itinérants qui militent pour un logement social autogéré. Ces luttes, souvent fragiles, montrent que l’entraide fonctionne mieux quand elle vient d’en bas – mais qu’elle doit impérativement être soutenue par des politiques fortes et humaines pour durer.

Le lien entre précarité, santé mentale et errance est connu, étayé, répété. Pourtant, il reste sous-estimé dans les programmes publics. Dormir dehors n’est jamais un choix. C’est le dernier refuge quand toutes les portes ont été fermées. Dans le froid de novembre comme dans l’indifférence, nos concitoyens paient le prix de cette politique de l’oubli. Il est temps que l’on écoute leurs récits, que l’on comprenne que chaque tente sur le trottoir est une vie mise en pause, et que la seule réponse digne commence par un toit.

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