Quand presque la moitié des Québécois décident de snober la première destination touristique du continent, on appelle ça un signal fort. Selon un sondage paru cette semaine, 47 % de nos compatriotes affirment éviter les États-Unis à cause de Donald Trump et de la politique américaine. Un boycott doux, mais qui parle fort. Parce qu’acheter un billet d’avion est aussi un bulletin de vote — surtout quand celui-ci traverse une frontière. Et si partir en voyage devient un acte idéologique, alors les valises se font plus lourdes de sens que de maillots de bain.
L’Amérique trumpiste — celle des interdictions de voyage, des murs, des violences policières et des livres interdits — représente bien plus qu’un simple virage politique. C’est un projet de société régressif, dangereux, qui se normalise grâce à l’appareil touristique mondialisé. Marshalls et Walmart accueillent les snowbirds, pendant que la Floride interdit l’histoire des minorités dans ses écoles. Aller bronzer à Miami, aujourd’hui, c’est parfois fermer les yeux sur tout ça. Et refuser, c’est marquer une ligne morale, au même titre que choisir un café équitable ou un t-shirt sans sueur d’enfant asiatique.
Ce phénomène de tourisme engagé n’est pas nouveau. Beaucoup d’Allemands ont boudé la Turquie d’Erdogan à l’époque des purges massives. Des militants pour la Palestine boycottent depuis des années l’industrie culturelle et universitaire israélienne. À l’inverse, le Portugal, avec sa politique d’accueil exemplaire des réfugiés, a bénéficié d’un afflux de visiteurs soucieux de valeurs. Le voyage n’a jamais été neutre. Il reflète nos attaches comme nos ruptures, avec les corps, les idées, les frontières.
Je me rappelle une discussion à Tunis avec une ONG locale qui soutient les migrants subsahariens ciblés par le racisme d’État : « Le tourisme doit servir les peuples, pas les régimes. » Cette phrase m’est restée. Quand on choisit la République dominicaine plutôt que la Géorgie trumpisée, on envoie un message. Il ne s’agit pas ici de diaboliser les citoyens américains — dont beaucoup se battent contre le trumpisme — mais de refuser que nos devises, nos clics Airbnb, alimentent la machine d’un fascisme souriant. Et surtout, de se rappeler que l’impunité se nourrit de la banalité du quotidien.
Alors, quelles alternatives ? Peut-être plus de séjours locaux. Ou de longs week-ends à Oaxaca, Dakar ou Béjaïa, où l’hospitalité ne rime pas avec régression des droits. Investir dans des lieux qui ne vulnérabilisent pas les minorités. Partager des hashtags comme #BoycottFlorida ou #TravelWithValues. Et se le dire franchement : refuser les États-Unis de Trump, ce n’est pas se priver de vacances. C’est choisir le monde qu’on veut habiter, une escapade à la fois.





