À Port-Cartier, sur la Côte-Nord, la fébrilité est palpable autour du projet industriel Black Pearl, une usine métallurgique en phase de rodage annoncée comme un moteur d’emplois et un levier pour la transition énergétique. Destinée à produire du fer de haute pureté, censé alimenter la fameuse économie verte, l’usine recrute à tour de bras. Mais derrière les chiffres reluisants et les belles photos de pelleteuses en action, des voix s’élèvent pour demander : à qui profite vraiment cette « transition » ?
Si les communiqués parlent d’un demi-millier d’emplois directs ou indirects, les résidents de ce coin reculé du Québec relativisent vite. À la Maison des jeunes locale, on entend que beaucoup des postes qualifiés échappent aux gens du cru, souvent recrutés à Montréal ou à l’international. Le syndicat régional souligne des contrats précaires et des logements devenus inabordables. « On assiste à une accélération du modèle fly-in fly-out », confie Marie-Claude Bérubé, professeure à l’UQAC. Autrement dit : les richesses passent, les inégalités restent.
Ajoutez à cela un flou persistant sur les normes environnementales qui encadrent le site. Les populations innues des environs, comme celles de Uashat mak Mani-utenam, expriment des inquiétudes sur les impacts possibles sur les rivières sacrées et les zones de trappe traditionnelles. Le tout dans un contexte où les audiences publiques restent insuffisantes ou tenues à la va-vite. « Il y a encore une boîte noire autour du traitement des résidus », résume un représentant du Conseil régional de l’environnement.
L’histoire est tristement classique : une région éloignée appauvrie, une promesse de développement, une course contre la montre face aux réalités climatiques, et une question de fond trop rarement posée — est-ce qu’un projet purement extractif, même habillé de vert, peut rimer avec justice ? L’ONG Justice Climatique Canada rappelle qu’une transition juste implique d’abord l’implication des communautés locales dans la gouvernance. Or, ici, ce sont encore les grandes entreprises qui dictent le tempo.
Port-Cartier n’est ni une exception, ni un cas isolé. De l’Atacama chilien aux mines de bauxite en Guinée, on voit poindre le même dilemme : produire pour décarboner le Nord, tout en exportant les coûts humains et environnementaux au Sud — ou aux périphéries intérieures comme la Côte-Nord. Tant que le récit dominant reste « croissance d’abord, justice après », soyons lucides : la transition ne sera ni juste, ni durable.





