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Quand la catastrophe devient routine : incendies, frontières et grèves

Deux hélicoptères s’écrasent en Grèce alors qu’ils combattent un incendie de forêt. Trois membres d’équipage périssent dans les flammes qu’ils tentaient de maîtriser. On nous présente cela comme un « incident », une « tragédie », un « accident malheureux ». Les mots choisis ne sont jamais neutres : ils orientent le regard, ils délimitent le champ du pensable. Incident, cela veut dire : imprévu, isolé, regrettable mais sans responsable. Cela veut dire : circulez, il n’y a rien à voir. Pourtant, derrière chaque catastrophe qu’on nous invite à considérer comme un coup du sort, il y a des décisions politiques, des budgets amputés, des infrastructures négligées, des alertes ignorées. Le feu qui dévore les forêts méditerranéennes n’est pas une fatalité climatique abstraite : c’est le résultat direct de décennies d’inaction, de déni organisé, de profits placés avant la prévention.

Ce qui frappe, c’est la manière dont ces drames se succèdent sans jamais provoquer de véritable remise en question collective. Les incendies deviennent plus fréquents, plus violents, plus meurtriers, et l’on parle d’« adaptation », comme si nous devions simplement apprendre à vivre avec l’invivable. Les travailleurs qui risquent leur vie pour éteindre ces brasiers — pompiers, pilotes, volontaires — sont célébrés comme des héros, ce qu’ils sont, mais cette héroïsation sert aussi à masquer l’indignité des conditions dans lesquelles on les envoie au front. Combien d’équipements vétustes, de moyens insuffisants, de formations bâclées ? Combien de coupes budgétaires justifiées au nom de l’austérité ou de l’efficacité économique ? On préfère honorer les morts que protéger les vivants. C’est moins coûteux, politiquement.

Pendant ce temps, aux frontières de l’Europe, des hommes, des femmes et des enfants meurent en mer, dans le désert, aux barbelés. On les appelle « migrants », « clandestins », « flux ». Là encore, le vocabulaire trahit une volonté de déshumaniser, de transformer des vies en données statistiques, en problèmes de gestion. On parle de « crise migratoire » comme on parlerait d’une panne technique, d’un dysfonctionnement qu’il faudrait réparer avec des mesures de « sécurité » et de « contrôle ». Mais la vraie crise, c’est celle de notre humanité : notre incapacité collective à regarder en face ce que nos politiques produisent. Car ces morts ne sont pas des accidents. Elles sont le résultat prévisible, calculé même, de choix politiques qui ferment les routes légales, militarisent les frontières, externalisent la violence. On ne veut pas de sang sur nos mains, alors on sous-traite la cruauté.

Ailleurs encore, dans les aéroports, les gares, les hôpitaux, les écoles, les « perturbations » se multiplient. Grèves, pannes, retards. On nous demande de faire preuve de patience, de compréhension, de résilience. On culpabilise les usagers qui se plaignent, les travailleurs qui osent réclamer des conditions décentes. Le discours dominant oppose systématiquement l’intérêt général — compris comme la fluidité du système, la continuité du service — aux revendications particulières de ceux qui le font tourner. Mais qui décide de ce qu’est l’intérêt général ? Pourquoi serait-il acceptable qu’une infirmière s’épuise jusqu’au burn-out, qu’un enseignant manque de matériel, qu’un cheminot travaille dans des conditions dégradées, au nom d’une efficacité qui profite surtout aux actionnaires et aux gestionnaires ? La morale publique s’effondre quand on normalise l’exploitation, quand on présente la souffrance comme inévitable.

Ce qui relie ces trois scènes — le feu, la frontière, la grève — c’est un même refus politique de nommer les causes, d’assumer les responsabilités, de questionner les structures. On préfère les euphémismes aux diagnostics, les commémorations aux transformations. On célèbre les héros morts plutôt que d’investir dans leur survie. On pleure les victimes lointaines sans remettre en cause les politiques qui les ont tuées. On sermonne les travailleurs en colère sans écouter ce qu’ils ont à dire sur l’état réel du monde. Regarder la réalité en face, ce serait reconnaître que nous vivons dans un système qui produit systématiquement de la catastrophe, de l’indignité, de la mort. Ce serait admettre que nous en sommes, d’une manière ou d’une autre, complices. Et cela, visiblement, nous ne le pouvons pas encore.

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