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Quand le sirop se rebelle : au cœur de la grève Citadelle

À l’aube glaciale qui mord encore les collines estriennes, ils sont une centaine à avoir posé leurs bottes devant Citadelle, coop géante du sirop d’érable. Pas pour travailler, mais pour tenir une ligne de piquetage qui sent la fumée de palettes brûlées et la colère rentrée. La grève illimitée est tombée comme un seau d’eau froide sur une industrie qui se vante d’être le cœur sucré du pays, mais dont les artères battent au rythme de salaires étouffés, d’horaires imprévisibles et de contrats saisonniers qui transforment des vies en montagnes russes. Ici, les travailleurs disent simplement : assez. Leur voix craque, mais ne casse pas.

Le décor tranche avec les clichés de cartes postales : ce sont des manutentionnaires, caristes, embouteilleurs, souvent invisibles, rarement cités, qui portent pourtant l’économie locale sur leurs épaules. Ils parlent de journées où la cadence fait trembler les poignets, de machines vieillissantes qu’on rafistole comme on peut, de promesses d’amélioration qui s’évaporent à chaque printemps. Plusieurs racontent vivre à la semaine, sans filet, parce que la saisonnalité est devenue une excuse pour maintenir une précarité chronique. L’érable coule peut‑être en or, mais dans leurs poches, c’est souvent la poussière qui tombe en premier.

Sur le piquet, la lutte devient récit collectif. Un jeune père raconte avoir dû choisir entre payer le chauffage ou les bottes d’hiver de sa fille pendant la dernière période morte. Une cariste de 62 ans, dos en compote, souffle qu’elle n’a jamais vu les prix du panier d’épicerie grimper aussi vite pendant que ses propres salaires restent gelés. L’inflation alimentaire n’est pas une courbe abstraite pour elles et eux : c’est la liste d’épicerie amputée, c’est la viande qui redevient un luxe, c’est le sentiment d’être pressés comme des citrons pendant que le sirop, lui, se vend à prix d’or aux quatre coins du monde.

Autour, les villages se réveillent et observent. La solidarité se tisse lentement : un boulanger apporte des miches encore tièdes, des étudiants de Sherbrooke débarquent avec des thermos de café, des agriculteurs voisins klaxonnent en passant. Ce n’est pas juste la grève d’une coop, c’est un miroir tendu à toute l’agriculture québécoise, coincée entre industrialisation, dépendance au marché global et travailleurs qui se battent pour la dignité. Ici, on sait bien que sans elles et eux, les érables peuvent bien pleurer tout le sucre du monde : personne ne le mettra en bouteille.

Citadelle aime dire qu’elle représente la tradition, le terroir, l’authenticité. Mais derrière les slogans publicitaires, les travailleurs rappellent que la vraie tradition, celle qui compte, c’est la solidarité et la justice. Leur grève n’est pas qu’une barricade contre un employeur trop rigide : c’est un signal d’alarme envoyé à toute une société qui s’habitue trop facilement à consommer ce que produisent des mains invisibles et épuisées. Si aujourd’hui, le sirop se fait rare, c’est peut‑être enfin le moment d’écouter ceux qui le font couler.

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