À Baie-Comeau, les feuilles d’automne tombent sur des trottoirs presque vides. Dans le restaurant familial de Mariana Belatti, les tables restent inoccupées un midi de semaine – non pas faute de clients, mais faute de bras pour servir. « On a de la demande, mais je peux pas tout faire seule », confie-t-elle dans un soupir. Mariana, arrivée du Brésil il y a trois ans avec son conjoint, a bâti son petit commerce avec l’aide d’employés temporaires. Aujourd’hui, elle se sent piégée par une politique qu’elle juge déconnectée : « Le gouvernement dit vouloir mieux intégrer, mais en coupant les arrivées, il nous étouffe. »
Le gouvernement québécois prévoit réduire les seuils d’immigration pour 2026-2029, mettant en avant un besoin de mieux franciser les nouveaux arrivants. Mais dans les régions, c’est l’incompréhension. « On recrute, on forme, on héberge… et on se fait dire qu’on en accueille trop? » s’indigne Martin Gagnon, entrepreneur dans la transformation de bois. À Baie-Comeau comme ailleurs, la pénurie de main-d’œuvre devient une crise existentielle. « Ce n’est pas une question d’économie seulement, ajoute Martin, c’est notre tissu social qui s’effiloche. »
Ce fossé entre les orientations politiques et la réalité quotidienne se fait sentir au sein même des communautés rurales. Safa, 28 ans, venue de Tunisie comme préposée aux bénéficiaires, vit avec sa famille dans un jumelé modeste. « On a été super bien accueillis, raconte-t-elle. Mais depuis l’annonce, j’ai peur. Et si on devait partir? Je travaille avec des personnes âgées, elles me demandent tous les jours si je suis là demain. » Ces mots en disent long sur l’attachement tissé entre les personnes migrantes et les communautés isolées. Quand les chiffres déshumanisent, les liens du quotidien rappellent que l’immigration, ce sont des voisins, des collègues, des amis.
Cette peur de l’autre, encore palpable dans une partie de la population, entre en collision avec une réalité plus nuancée. Les initiatives locales, comme les collectifs d’accueil citoyen, montrent que l’envie de vivre ensemble existe. « Il faut adapter les politiques aux besoins réels, pas aux peurs », propose Rosalie Tremblay, bénévole dans un regroupement de la MRC de Manicouagan. Les gens sur le terrain réclament des mesures plus souples : régularisations facilitées, formations locales en français, accompagnement vers la résidence permanente. Loin d’un laxisme, c’est une volonté d’ancrage durable.
Le paradoxe persiste : alors que les régions ont besoin de chaleur humaine et de sueur, celles et ceux qui les apportent se heurtent à des barrières administratives. Dans une ruelle d’automne, Mariana ferme son restaurant plus tôt, faute de personnel. Sa voix tremble : « On ne veut pas de privilège. Juste le droit de continuer à faire partie de cette communauté qu’on aide à tenir debout. » Les seuils baissent, mais l’espoir, s’il est nourri par la solidarité locale, peut encore remonter.





