Ottawa vient de lancer l’un des volets les plus attendus de sa stratégie de contrôle des armes à feu : le rachat obligatoire de quelque 136 000 armes d’assaut déclarées prohibées. Ce mouvement, annoncé depuis 2020 et enfin mis en œuvre, s’inscrit dans une volonté du gouvernement fédéral de réduire l’accès aux armes dites « de style militaire », jugées à haut risque. Si la mesure frappe par son ampleur – avec une enveloppe de près de 750 millions de dollars – elle ne constitue qu’un fragment d’un casse-tête beaucoup plus vaste, comme en témoignent les taux de violence armée stables dans plusieurs grands centres urbains malgré des interdictions antérieures.
À l’international, les programmes similaires offrent des leçons contrastées. L’Australie est souvent citée comme exemple de réussite, avec une baisse notable des homicides après son grand programme de rachat post-Port Arthur en 1996. Toutefois, d’autres expériences, comme au Brésil ou aux États-Unis, montrent que sans contrôle renforcé des flux illégaux et sans action parallèle sur les déterminants sociaux de la criminalité, les effets restent limités. L’historique canadien, y compris le registre des armes à feu aboli en 2012, rappelle aussi que les mesures techniques seules peuvent s’essouffler sans stratégie globale cohérente.
Les experts en criminologie soulignent une limite majeure à la démarche actuelle : son effet négligeable sur le marché illégal. « La majorité des armes utilisées dans des crimes, notamment dans le trafic urbain, ne proviennent pas de collections légales, mais plutôt d’importations clandestines ou de détournements », rappelle Céline Ducharme, professeure de criminologie à l’UQAM. Autrement dit, retirer une arme légale des foyers ne réduit pas forcément le risque qu’un jeune de 15 ans s’en procure une autre dans une ruelle. Si l’intention est louable, l’impact réel sur la sécurité de quartier pourrait s’avérer modeste sans action sur les canaux parallèles.
Les données sur la violence par armes à feu nous ramènent constamment vers les inégalités sociales. Des études de Statistique Canada indiquent une forte corrélation entre pauvreté, précarité résidentielle, discrimination raciale et implication dans les crimes violents. C’est le tissu social, plus que la législation seule, qui façonne les trajectoires à risque. À Montréal-Nord ou dans Scarborough, ce sont souvent les écoles sous-financées, les services de santé mentale saturés et l’emploi précaire qui poussent des jeunes dans les marges – bien plus que la disponibilité d’une seule arme à feu.
Pour que ce programme de rachat ne soit pas qu’un symbole coûteux, il devrait s’inscrire dans une approche beaucoup plus intégrée. Des politiques concertées entre municipalités, provinces et Ottawa sont nécessaires : contrôle aux frontières plus rigoureux, soutien accru aux groupes de prévention communautaire, investissements dans le logement et la jeunesse. Car si une arme achetée est une arme de moins, la colère, la misère ou l’isolement qui arment des vies brisées, eux, ne se rachètent pas si facilement. C’est ce pont entre régulation et prévention sociale qu’il faut maintenant ériger, avec lucidité et empathie.





