Santé Québec vient d’achever un exercice de renommage qui touche des dizaines d’établissements à travers la province. Nouveaux logos, nouvelles appellations, nouvelles structures administratives : l’agence fraîchement créée a décidé de marquer son territoire en rebaptisant ce qui, jusqu’à présent, fonctionnait déjà sous d’autres sigles. Le CISSS devient « Santé Québec — Région X », l’hôpital de quartier devient « Centre intégré de soins de santé Santé Québec », et ainsi de suite. Sur papier, ça donne l’impression d’un grand chantier de modernisation. Dans les faits, les listes d’attente n’ont pas raccourci d’une minute.
Ce type de réforme cosmétique n’est pas gratuit, ni en confusion ni en dollars. Chaque changement de nom exige la refonte de la signalétique, la mise à jour des sites web, la réimpression de papeterie, la formation du personnel pour qu’il réponde correctement au téléphone. Une étude de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) estime qu’une opération similaire menée lors de la fusion des CSSS en 2015 avait coûté plusieurs dizaines de millions de dollars, sans compter la confusion générée auprès des usagers. Cette fois-ci, les chiffres exacts ne sont pas encore publics, mais les syndicats parlent déjà de budgets détournés des soins directs vers la communication institutionnelle.
Pendant ce temps, les vrais problèmes du réseau demeurent intacts. Selon l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec, il manque encore plus de 4 000 postes à temps plein pour assurer une couverture minimale dans les urgences et les CHSLD. Les délais d’attente pour une chirurgie non urgente oscillent entre 6 et 18 mois selon les spécialités. La vétusté des bâtiments continue de poser des risques sanitaires et de sécurité dans plusieurs établissements régionaux. Changer le nom d’un hôpital n’ajoute pas un lit, ne forme pas une infirmière, ne répare pas un bloc opératoire vieillissant. C’est une opération de relations publiques, pas une politique de santé publique.
On pourrait objecter que cette standardisation facilite la gestion centralisée et améliore la cohérence du réseau. Peut-être. Mais l’empathie exige qu’on se demande d’abord : pour qui cette cohérence est-elle utile ? Certainement pas pour la dame de 78 ans qui attend aux urgences depuis 12 heures, ni pour le jeune père qui se fait dire que son rendez-vous en psychiatrie est repoussé de six mois. La bureaucratie aime l’uniformité parce qu’elle simplifie les organigrammes. Mais les citoyens, eux, veulent des soins accessibles, rapides, humains. L’argent investi dans le rebranding aurait pu financer des heures supplémentaires, des campagnes de recrutement, ou des équipements diagnostiques dans les régions éloignées.
Cette opération de changement de noms s’inscrit dans une logique plus large de centralisation administrative amorcée avec la création de Santé Québec. L’idée est de réduire la fragmentation, d’uniformiser les pratiques, de contrôler les coûts. Mais à force de gérer l’apparence plutôt que la substance, on risque de perdre la confiance du public. Les données du Baromètre de la confiance 2025 montrent que seulement 32 % des Québécois font confiance au système de santé public, un creux historique. Rebaptiser un CISSS ne changera rien à cette statistique. Ce qu’il faut, ce sont des investissements réels, mesurables, orientés vers les patients. Pas un nouveau logo.





