Alors que l’inflation alimentaire fragilise des milliers de familles québécoises, la coopérative laitière Agropur annonce une hausse de 27 % de la rémunération de ses cadres dirigeants. Ce bond significatif, bien au-delà des augmentations salariales observées dans les autres pans de l’économie, suscite des interrogations : comment une entreprise coopérative justifie-t-elle un tel écart alors que la précarité gagne du terrain dans ses usines?
Selon les données publiques les plus récentes, les travailleurs de production d’Agropur gagnent en moyenne un peu plus de 25 $ de l’heure, souvent dans des conditions physiques exigeantes et avec peu de sécurité d’emploi, notamment pour les postes temporaires ou sur appel. Pendant ce temps, la rémunération moyenne des dirigeants dépasse les 800 000 $, et les primes de performance sont de plus en plus décorrélées du bien-être collectif ou de la stabilité des approvisionnements.
Cette dynamique s’inscrit dans une tendance plus large de capture de valeur au sommet de la chaîne agroalimentaire, où les profits issus de prix à la consommation plus élevés ne redescendent que très partiellement vers les producteurs ou les employés de première ligne. Dans un modèle coopératif, censé réconcilier rentabilité et équité, cette concentration de la richesse prend un goût amer. Elle soulève la question fondamentale de la mission sociale des coopératives : à qui servent-elles en priorité?
Les syndicats, notamment celui de la production à Granby, ont rapidement dénoncé ces augmentations comme « indécentes » et demandent une renégociation équitable des conditions de travail. De leur côté, des groupes de consommateurs commencent à relier ces écarts de richesse avec la flambée du panier d’épicerie, appelant à une meilleure transparence sur la structure de coûts des grands transformateurs alimentaires.
Pour une coopérative comme Agropur, la légitimité ne se mesure pas seulement à la croissance nette ou à la rentabilité, mais aussi à la cohérence entre les discours de solidarité et la réalité de la répartition des gains. Une gouvernance plus démocratique, un partage mieux calibré de la valeur ajoutée et des hausses salariales plus équitables seraient des gestes concrets pour rétablir la confiance. En attendant, les écarts se creusent — et avec eux, un sentiment d’injustice sociale grandit.





