Rick Rieder, actuel directeur des investissements en obligations mondiales chez BlackRock, est pressenti pour prendre la tête de la Réserve fédérale américaine. Ce gestionnaire de portefeuille influent incarne l’archétype du technocrate financier : discret, hautement compétent, et connecté aux plus grands centres de pouvoir économique. Diplômé de Wharton et fort de plusieurs décennies sur les marchés, Rieder s’est imposé comme un expert de la liquidité et des dynamiques de taux, pilotant plus de 2 400 milliards de dollars d’actifs. Ce profil technique rassure Wall Street, mais soulève des questions chez ceux qui s’interrogent sur la porosité croissante entre la sphère publique et la finance privée.
Sa candidature intervient dans un contexte de crispation monétaire : inflation persistante, crise du logement, marché du travail résilient mais inégalitaire. Nommer à la Fed un acteur qui a longtemps influencé ses décisions de l’extérieur, via conseils et interventions indirectes, marque peut-être aussi une mise en lumière de ce qui était jusque-là officieux. Le fait que BlackRock ait été mandaté durant la pandémie pour gérer une partie des programmes d’achat d’actifs de la Fed, avec un acteur comme Rieder aux commandes, ajoute à la symbolique. Est-ce l’officialisation d’un mariage de raison entre souveraineté monétaire et logique de marché ?
Si Rick Rieder privilégie historiquement la stabilité macroéconomique et l’intervention ciblée, son approche reste résolument favorable aux marchés. Dans un monde où la croissance du capital est davantage valorisée que le plein emploi ou la baisse des coûts du logement, sa nomination pourrait signifier un recentrage de la Fed sur les intérêts financiers plutôt que sociaux. Cela met aussi en tension le mandat double de la banque centrale : contrôler l’inflation tout en soutenant l’emploi. Or, une politique monétaire plus restrictive pourrait, à terme, aggraver les inégalités et freiner l’investissement social dont les classes populaires ont besoin.
L’émergence de gestionnaires d’actifs comme nouveaux acteurs de l’État n’est plus une théorie marginale. BlackRock, Vanguard, State Street détiennent ensemble environ 20 % des plus grandes entreprises américaines. Rieder à la Fed, c’est l’accélération d’un pouvoir déjà tentaculaire. Lorsque ceux qui influencent les marchés régulent aussi ceux-ci, la concentration démocratique se dilue, d’autant plus dans un système où la transparence du lobbying financier laisse à désirer. La démocratie monétaire, déjà peu lisible pour le public, risque de devenir encore plus opaque.
Comparé à des nominations précédentes, comme celle de Janet Yellen (à la Fed puis au Trésor), Rieder représente un déplacement du centre de gravité vers un univers plus interconnecté entre intérêts privés et décisions publiques. Là où Yellen défendait une approche plus keynésienne, centrée sur la résorption des inégalités, Rieder pourrait privilégier la prévisibilité pour les investisseurs. En somme, cette possible nomination est un test — non seulement pour la Fed, mais pour la démocratie économique : peut-elle absorber autant de pouvoir technocratique sans perdre de vue ses fondements sociaux ?





