Depuis l’annonce officielle de sa candidature au poste de première ministre, Ruba Ghazal représente pour Québec solidaire une figure capable de réconcilier rigueur économique et idéaux progressistes. Députée engagée et économiste de formation, elle propose un programme économique centré sur la justice fiscale, la transition verte et l’augmentation des services publics. Moins utopique que certains courants internes, Ghazal mise sur des mesures chiffrées : réforme de l’impôt sur la fortune, subvention ciblée à l’électrification, et renforcement du soutien aux PME écologiques. Ce positionnement l’éloigne d’une gauche dogmatique et l’inscrit plutôt dans une stratégie sociale-démocrate assumée, appuyée sur des modèles scandinaves, adaptés aux réalités québécoises.
Dans le paysage partisan, Ghazal tente de tracer une trajectoire distincte entre un PLQ en redressement prudent, un PQ plus nationaliste qu’égalitariste, et une CAQ en perte de capital symbolique. Contrairement à certains de ses prédécesseurs solidaires, elle privilégie le langage de la faisabilité, ce qui pourrait rendre ses propositions plus digestibles pour un électorat modéré. Toutefois, QS sous Ghazal reste en rupture avec le cadre budgétaire caquiste : un retour à un État chef d’orchestre, en opposition aux logiques de rigueur budgétaire. Elle rejoint ainsi une frange croissante de l’électorat préoccupée par l’urgence climatique et l’explosion du coût de la vie – mais réussira-t-elle à rallier au-delà des convaincus ?
Les sondages actuels donnent à Québec solidaire entre 18 % et 23 % d’appuis, un plafond difficile à briser sans coalition sociale plus large. Ghazal bénéficie d’un soutien fort dans les milieux militants, notamment syndicaux, où son expertise et sa constance sont saluées. La Centrale des syndicats du Québec et certaines fédérations professionnelles semblent prêtes à lui offrir une écoute bienveillante, ce qui pourrait devenir un levier décisif si elle arrive à traduire ce capital social en propositions partagées. Mais cet ancrage militant pourrait aussi effrayer les électeurs centristes s’il n’est pas accompagné d’un souci de pluralisme dans la gouvernance et d’une clarté sur les compromis envisageables.
La principale menace ne vient peut-être pas de l’extérieur, mais de l’intérieur : QS reste un parti traversé par des tensions idéologiques profondes. La ligne réformiste de Ghazal pourrait se heurter à la base plus radicale, attachée à un anticapitalisme intransigeant. D’un côté, ses discours recentrés sur «la responsabilité budgétaire progressiste» veulent apaiser la peur du saut dans l’inconnu. De l’autre, certains craignent un effacement des références altermondialistes ou une dérive technocratique. En cherchant à devenir une force de gouvernement, Ghazal joue l’équilibriste entre mobilisation des marges et conquête du centre – un pari risqué dans un contexte où les fractures doctrinales peuvent se transformer en scissions politiques.
À l’approche de 2026, les enjeux économiques seront dominés par deux axes : la résilience face au ralentissement mondial et la redistribution face à l’inflation durable. Ghazal, consciente de ce double défi, propose un plan de relance verte adossé à une réforme fiscale ambitieuse mais graduellement mise en œuvre. Contrairement à certaines figures plus idéologiques, elle semble prête à négocier avec les institutions pour imposer une direction, sans chercher à les renverser. Si elle parvient à convaincre que réforme peut rimer avec stabilité, Ruba Ghazal pourrait transformer QS d’un parti de témoignage en acteur incontournable du pouvoir.





