Le rapport Gallant, dévoilé cette semaine, lève enfin le voile sur la saga SAAQclic : un projet numérique censé « moderniser » les services de la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ), mais qui a surtout englouti plus d’un milliard de dollars en fonds publics pour des résultats dysfonctionnels. Derrière les délais, les interruptions de service et les files d’attente interminables de 2023, on découvre une gestion de projet marquée par la confusion des rôles, la sous-traitance excessive et des mécanismes de reddition de comptes quasi inexistants. Le coût total du programme devait s’élever à 394 millions $ à son lancement en 2018 – il dépasse aujourd’hui le milliard selon la commission. C’est une dérive bien documentée, mais encore mal comprise dans ses racines structurelles.
Le cœur du problème, selon le rapport, réside dans une externalisation aussi vaste qu’imprudente. Plutôt que de bâtir une expertise interne, la SAAQ s’est appuyée sur des firmes-conseils privées pour presque tout : stratégie numérique, développement, infrastructure, et jusqu’à la gestion elle-même du projet SAAQclic. Résultat : la responsabilité était diluée, les conflits d’intérêts nombreux, et la capacité de surveillance de l’État, quasi nulle. Gallant souligne que ni les processus d’appel d’offres ni l’analyse des risques n’étaient à la hauteur pour un projet de cette envergure. Dans un marché où les talents technologiques sont rares – et chers –, ces choix ont aggravé les pressions budgétaires plutôt que de les contrôler.
La scène politique reprend maintenant le flambeau, avec un ballet de déclarations qui révèle surtout l’ampleur du malaise. Le premier ministre Legault laisse planer des recours judiciaires, mais sans nommer de responsables précis à ce jour. L’opposition réclame des têtes politiques, visant en particulier les anciens ministres des Transports qui ont endossé les grandes étapes du projet sans véritable mécanisme d’évaluation indépendant. Il faudra du courage pour éviter le réflexe du bouc émissaire unique et embrasser une responsabilité plus large : celle d’une culture politique encore trop peu outillée pour superviser des transformations numériques aussi complexes que coûteuses.
Au-delà de la gabegie budgétaire, ce fiasco a un coût économique plus large : il ternit durablement la crédibilité des projets numériques de l’État auprès du public, des fonctionnaires comme des fournisseurs. Pour les PME québécoises du secteur technologique, souvent exclues de contrats au profit de géants internationaux, SAAQclic symbolise un échec à bâtir un écosystème numérique local durable. En retardant la modernisation des services publics, il prive aussi la population d’un accès équitable et efficace à des services essentiels. Cela soulève une question de justice numérique autant que d’efficience administrative.
Que faire pour restaurer la confiance? D’abord, instaurer une gouvernance technologique forte, indépendante et compétente au sein de l’administration, à l’image de certains comités du gouvernement fédéral. Ensuite, limiter stratégiquement la sous-traitance et favoriser l’acquisition d’expertise interne – quitte à accepter des délais à court terme. Enfin, intégrer des mécanismes de contrôle public plus transparents, incluant des audits indépendants à chaque phase de projet majeur. Moderniser l’État est une nécessité. Y parvenir sans répéter SAAQclic exigera que l’éthique et la compétence cessent d’être secondaires dans la gestion de nos deniers publics numériques.





