On nous parle de déficits, de rigueur budgétaire, d’équilibre fiscal. Pendant ce temps, le réseau de la santé québécois s’effondre sous nos yeux, non pas faute de ressources, mais à cause d’une gestion criminellement incompétente. Un demi-milliard de dollars pour maintenir en vie des systèmes informatiques désuets qui devraient être mis au rancart depuis une décennie. Des travailleuses et travailleurs de la santé qui dénoncent l’insécurité chronique dans leurs milieux, contraints de soigner dans la peur pendant que Québec tergiverse sur les coûts d’une vraie sécurité. Ce n’est pas une question de moyens : c’est une question de priorités politiques pourries et d’un État qui a renoncé à son rôle premier.
Le scandale des 500 millions $ pour rafistoler des dinosaures numériques illustre parfaitement l’absurdité de notre modèle de gouvernance néolibérale. Au lieu d’investir massivement dans une refonte moderne et intégrée des systèmes, on saupoudre des contrats lucratifs à des firmes privées pour prolonger l’agonie. C’est la stratégie du sparadrap sur une hémorragie : ça coûte cher, ça ne règle rien, mais ça enrichit les bonnes personnes. Chaque dollar gaspillé dans ces rafistolages est un lit d’hôpital qui ne se construit pas, une infirmière qui quitte épuisée, un patient qui attend des mois pour une consultation. La technologie n’est pas neutre : quand elle est obsolète, elle devient un outil d’oppression bureaucratique qui écrase le personnel et dégrade les soins.
Parlons maintenant de cette violence qu’on normalise : l’insécurité dans les établissements de santé. Des travailleuses agressées, menacées, physiquement et psychologiquement malmenées, et la réponse officielle se résume à « on manque de budget pour embaucher des agents de sécurité ». Sérieusement? On trouve l’argent pour des cadeaux fiscaux aux entreprises, pour des mégaprojets autoroutiers, mais protéger celles et ceux qui prennent soin de nous, ça attend. Cette violence n’est pas anecdotique : elle alimente directement l’épuisement professionnel, les congés de maladie, les démissions en cascade. On perd de l’expertise irremplaçable parce qu’on refuse d’investir dans des conditions de travail dignes. Le message est clair : vous êtes jetables.
Et pendant que le système hospitalier agonise sous les projecteurs, on enterre en silence le sous-financement chronique des soins à domicile. Ce secteur, pourtant crucial pour une santé publique digne et accessible, est maintenu dans la précarité, transférant le fardeau réel sur les proches aidants — majoritairement des femmes — qui sacrifient leur carrière, leur santé mentale et leur autonomie financière pour combler les trous béants laissés par l’État. C’est une privatisation silencieuse des soins, un retour insidieux au modèle patriarcal où le travail reproductif invisible soutient tout l’édifice social sans reconnaissance ni compensation. On privatise les profits, on socialise l’épuisement.
Au cœur de cette catastrophe multidimensionnelle se trouve une crise de confiance démocratique corrosive. Quand les contrats publics sont distribués selon la logique du copinage, quand les décisions se prennent en fonction des cycles électoraux plutôt que des besoins réels, la population comprend vite que l’État social n’est plus là pour elle. Ce cynisme n’est pas une fatalité : c’est le produit direct de décennies de gestion néolibérale qui a transformé la santé en poste budgétaire à comprimer plutôt qu’en bien commun à défendre collectivement. Nous devons refuser cette logique mortifère et réaffirmer que la santé publique n’est pas une dépense, mais un investissement dans notre humanité commune. Tant que nous accepterons de gérer la pénurie plutôt que d’exiger l’abondance solidaire, nous resterons complices de cette lente agonie.





