Depuis le 22 octobre, les techniciens et professionnels de la Société des alcools du Québec (SAQ) sont en grève, et pourtant leur mobilisation suscite peu d’échos hors du réseau. La revendication principale est claire : une bonification salariale à hauteur de leur contribution réelle. Derrière les succursales bien garnies, ces professionnels réalisent des fonctions techniques clés — assurance qualité, contrôle des importations, gestion des stocks — souvent invisibles aux yeux du public, mais essentielles au fonctionnement quotidien de la société d’État.
Ce conflit met en lumière le paradoxe d’une fonction publique para-étatique qui dépend d’expertises pointues tout en offrant des conditions qui peinent à concurrencer le privé. Les syndicats dénoncent une stagnation des salaires, aggravée par l’inflation, pour des postes qui demandent diplômes, rigueur et précision. Selon l’Association des analystes en sciences biologiques du Québec, ces professions sont souvent mal classées dans les grilles salariales de l’État, malgré leur impact direct sur la qualité et la rentabilité des opérations.
La direction de la SAQ affirme vouloir préserver l’équilibre financier et justifie sa position en évoquant les contraintes budgétaires publiques. Or, les chiffres de l’année financière 2024 montrent un bénéfice net de 1,4 G$, dont 1,3 G$ versés au gouvernement. Cela soulève une question de fond : peut-on raisonnablement invoquer la prudence budgétaire pour justifier la sous-rémunération de travailleuses et travailleurs dont le travail alimente directement les coffres de l’État?
Ce type de mouvements sociaux s’inscrit dans une tendance plus large : l’intensification des conflits de travail dans les secteurs publics et parapublics, souvent portés par des groupes historiquement moins visibles. On observe une montée des revendications dans les services spécialisés, notamment en raison d’une perte d’attractivité liée au retard salarial et au manque de reconnaissance. Le gouvernement, tout comme les sociétés d’État, ne peut plus miser uniquement sur le dévouement des fonctionnaires comme stabilisateur social.
La grève actuelle à la SAQ rappelle que l’efficacité d’un service public repose aussi sur la valorisation équitable de ses métiers invisibles. Elle interpelle sur nos priorités : valorise-t-on mieux un lieu de dégustation qu’un laboratoire d’analyse? Derrière les bouteilles, il y a des humains dont les compétences méritent notre attention et un arbitrage budgétaire plus humain. Il est temps que les politiques publiques intègrent cette évidence : sans dignité au travail, aucun service n’est durable.





